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La genèse de la Nation Canadienne
Ajouté le 01/20/2010 18:09:16 par Pilote_Qc

La genèse de la Nation canadienne

 

Comment sommes-nous apparus sur le continent américain?

Pour en parler voici un ouvrage peu banal, le livre de monsieur Raoul Blanchard (1),  intitulé [Le Canada français]. Ce livre explique bien toutes ces choses: Vous apprendrez comment est né la Nation canadienne, la nôtre; pourquoi nous, Canadiens, malgré un taux de natalité élevé sur une grande période de notre histoire, nous ne sommes pas plus nombreux; vous apprendrez également où et pourquoi certains membres de votre famille [et parfois aussi des familles entières] ont émigrés à l'extérieur de la Province de Québec, surtout aux États-Unis d'Amérique du Nord. Vous verrez aussi la vaque d'immigrants venus principalement d'Europe se déverser sur la Province encore pratiquement vide d'habitant; comment un raz de marée est venu gonfler d'habitants, les différentes régions de notre Belle Province, pour ensuite déborder... .

 

___
(1) Raoul Blanchard (1877-1965), géographe français, né à Orléans, auteur de travaux sur les Alpes et sur le Canada.
Source: Larousse Sélection, 1973

 

Voyons, 


 

Raoul Blanchard, Le Canada Français, Librairie Arthème Fayard

 

Dans son livre intitulé [Le Canada Français], monsieur Raoul Blanchard présente ainsi son ouvrage. Qui, mieux qu'un géographe, peut nous révéler toutes ces choses?

 

Le plan

 

Avant-propos
Chapitre I. --- La nature canadienne
Chapitre II. --- La marée du peuplement
Chapitre III --- Les occupations traditionnelles
Chapitre IV. --- L'essor industriel
Chapitre V. --- L'activité commerciale
Chapitre VI. --- Villes et campagnes
Chapitre VII. --- La personnalité de la Nation Canadienne [Vous trouverez cette section dans mon blogue intitulé[Confusion]]

 

Évidemment pour ne pas trop ennuyer le lecteur, vous l'aurez compris, je m'en tiendrai ici aux extraits du chapitre II, et en guise d'introduction, je vous livre aussi son avant-propos.

 

Subdivisions du chapitres II

 

Chapitre II.
La colonisation de la Nouvelle-France
Les colons britanniques
L'expansion canadienne
L'émigration des Canadiens
Une réaction: la conquête du Nord
L'état actuel du peuplement

____

 

Avant-Propos

 

Il y a trente ans que je fréquente la Province de Québec et que j'y fais de longs séjours, consacrés à des enquêtes géographiques qui m'ont permis d'explorer à fonds tous les districts habités, jusque-là vierges de tout examen de ce genre. J'ai pu ainsi publier chez Beauchemin à Montréal cinq volumes d'études régionales consacrées aux différentes parties de la Province, le Grand-Nord excepté. Mais ces études ont été conçues à des dates très différentes et dès lors ne rendent pas compte des amples transformations intervenues depuis trente ans; chacune d'elles est consacrée à une région et du coup n'aborde que par un biais les vastes problèmes d'ensemble. J'ai donc cru utile, pour achever mon oeuvre pionnière de géographe, de réunir les connaissances acquises en une Synthèse, qui pût en même temps profiter des travaux récents de la jeune école canadienne de géographie et s'inspirer du développement économique contemporain. Mon oeuvre ancienne en sort considérablement rajeunie.

 

Cette Synthèse, je l'ai désirée accessible au grand public, c'est-à-dire au nombre le plus élevé possible de Canadiens et de Français. J'ai donc, tant que j'ai pu, évité les termes techniques et essayé de donner de la clarté aux explications de géographie physique. ...

 

31 mai 1959.

 

********

 

Chapitre II

 

La marée du peuplement

 

L'étude géographique d'un pays européen éprouve toujours les plus grandes difficultés à scruter les origines du peuplement, à évoquer les diverses strates humaines, les dates de leur installation, leur degré de civilisation, leur types d'habitat; il faut appeler à la rescousse l'archéologie, la toponymie, l'ethnologie, la sociologie, pour ne pas aboutir à grand-chose. Au Canada, ce type d'examen se présente dans les conditions les plus favorables. Avant le début du XVIIe siècle, c'est le vide humain à peu près complet; à partir de cette date, nous connaissons avec la plus grande précision les arrivées des Blancs, leurs nombres, leurs accroissements successifs, leur expansion territoriale. Il nous est aussi possible de retracer les phases par lesquelles est passé le capital humain de la Province pour aboutir à son état actuel: la colonisation de la Nouvelle-France, les tentatives d'implantation britannique, l'expansion des Canadiens, qui déborde sur les États-Unis, la poussée vers les marges, la distribution du peuplement d'aujourd'hui. C'est une belle histoire, qui fait grand honneur au rameau français établi en terre américaine.

 

La colonisation de la Nouvelle-France

 

Nous parlons du vide humain, à peu près total, qui affectait le territoire de la Province avant l'établissement des Européens. Nous suivrons l'installation de ceux-ci le long du fleuve et de l'estuaire jusqu'à la cession du Canada à l'Angleterre, en soulignant le lien de ces emplacements occupés avec des conditions géographiques précises.

 

Le vide Indien. --- Des nomades peu nombreux, à peine sortie de l'âge de la pierre, circulent au XVIe siècle à travers la Province; ils appartiennent au groupe algonquins, émietté en une foule de tribus. Ceux du Nord sont uniquement chasseurs et pêcheurs, dressent des tentes de peau ou des wigwams d'écorce, circulent l'hiver en raquettes et tirant de petits traîneaux, l'été sur de légers canots d'écorce. Ceux du Sud utilisent les mêmes moyens de transport; mais en plus ils pratiquent l'été un peu d'agriculture, ouvrent des clairières où ils font du maïs, des haricots, des citrouilles, du tabac; ils élèvent dans ces clairières des cabanes de bois et d'écorce. Il y a là un compromis entre le nomadisme et la sédentarisation; les Abénaquis du Sud de l'estuaire fréquentaient ce littoral l'été et passaient l'hiver sur les côtes du Maine; les Montagnais du Nord du Saguenay venaient se reposer l'été à Tadoussac. Tout cela par petits groupes isolés, des sociétés très fluides.

 

Ces minces pelotons errants parfois se rejoignaient en des lieux déterminés, pour les réunions d'échanges, de véritables foires; l'objet de ces réunions était le troc des produits du Nord, les fourrures, contre ceux du Sud, les récoltes de l'agriculture. Ces foires se tenaient donc au contact du Nord et du Sud, le long du fleuve et de l'estuaire. Il est arrivé que ces lieux de foires en vinssent à cristalliser en véritables établissements permanents, en bourgades indigènes; c'était le cas au milieu du XVIe siècle. Cartier trouve ainsi à l'emplacement de Québec un groupement indien, Stadacona, où on lui offrit des fourrures; poussant vers l'amont, il découvre sur l'île de Montréal une vraie ville qui s'appelle Hochelaga, toute ronde, close de bois, d'où sont sorties à la rencontre de l'explorateur français [plus de mille personnes]. Enfin un Père jésuite reconnaissait en 1635 sur l'emplacement de Trois-Rivières les débris d'[une bourgade]. Ce n'est pas un hasard que le site des trois principales villes de la Province ait été occupé par des établissements indigènes, où des groupes humains déjà denses pratiquaient l'agriculture et le trafic; les vertus de ces sites urbains s'étaient imposées à ces sociétés indigènes encore fluides. Mais au début du XVIIe siècle Champlain n'y trouvait plus personne; les bourgades indiennes s'étaient évaporées, soufflées par quelque invasion; les colons n'allaient trouver devant eux que de minces groupes, errant à travers les solitudes.

 

Ainsi, pas de contestations de propriété, pas de conquêtes par force, puisque tout est libre. Au contraire, chez les indigènes, un accueil empressé, une touchante gentillesse; les difficultés n'allaient venir que plus tard, avec les raids d'Iroquois. De leur côté, nos Français considèrent avec une sympathie amusée ces indiens, qu'ils appellent les Sauvages. Ils s'ébahissaient de leurs atours, rappelant [ces masques qui courent en France à carême-prenant], mais les traitent avec douceur; n'est-on pas venu pour les convertir? et dailleurs de bons rapports sont nécessaires pour acquérir à peu de frais les précieuses pelleteries qui pendant un siècle et demi seront la grande ressource du Canada. Nos gens adoptent rapidement certains détails vestimentaires et les productions agricoles des Sauvages; ils fréquentent leurs foires et les missionnaires les suivront sur leurs terrains de chasse. Pendant une quarantaine d'années, aucun obstacle humain ne contrariera l'établissement des Blancs; au contraire, les minces groupes indiens accueillent favorablement les nouveaux venus.

 

Les établissements du XVIIe siècle. --- Trois sites, Qu'on peut qualifier de cruciaux sont les premiers occupés: justement ceux où s'étaient installées jadis des bourgades indigènes. En 1603, Champlain reconnaît le fleuve jusqu'à l'Ottawa; en 1608, il fonde Québec; en 1634 il dépêche le sieur Laviolette aux Trois-Rivières pour y implanter un poste; en 1642 la Société des Messieurs de Montréal établit sur l'île de Montréal la petite colonie de Ville-Marie. Tout va sortir de ces trois fondations.

 

À Québec, ce qu'installe Champlain en 1608, sur une base banquette au bord de l'estuaire, c'est une [Habitation] c'est-à-dire un poste de traite des fourrures. Mais il la double en 1620 d'un fort sur la colline et il trace la rude Côte de la Montagne pour relier les deux établissements; le Québec des Français est un port doublé d'un oppidum. Des colons commencent dès lors à défricher et à labourer au voisinage, d'abord sur la colline, puis sur le rivage septentrional du fleuve et de l'estuaire, les plus accessibles au départ de la nouvelle ville. Vers l'aval, en 1667, 656 personnes sont installés sur la Côte de Beaupré, 529 dans l'ile d'Orléans; en 1683, les quatres paroisses de la Côte, les cinq de l'île, fonctionnent. Le semis n'est pas moins dense vers l'amont, où entre 1650 et 1700 sont mis en place Champlain, Batiscan, Neuville, Grondines, Saint-Augustin, La Pérade, Cap Santé, Portneuf; en 1698, ce rivage compte 1 920 âmes. Cependant on a commencé de passer l'eau et de planter des établissements sur la rive d'en face, ou des commandos iroquois ont parfois entraîné quelque insécurité; en face de Québec, Lauzon est occupé en 1650; avant 1685, les populations déjà débordantes de Beaupré et de l'île d'orléans jettent des colons sur la rive Sud de l'estuaire, qui sont déjà 920 en 1698 autour de Cap Saint Ignace; en amont, à la même date, 270 personnes sont fixées à Lotbinière et à Saint-Nicolas. Il y a bien 8 000 Français en 1700 dans le groupe de Québec, y compris la ville et les paroisses qui l'entourent [Beauport].

 

Le poste organisé en 1634 aux Trois-Rivières [du nom de trois bras qui enlacent les îles du Saint-Maurice débouchant dans le fleuve], devait centraliser la traite des pelleteries descendant du Nord par la rivière. Mais la plus grande partie de ce trafic s'étant trouvée détournée par le Saguenay, l'expansion [trifluvienne] en souffrit et la ville naissante n'a pas 300 âmes à la fin du siècle. Cela n'empêche pas la pousse de bourgeonner ailleurs: sur l'autre rive du Saint-Maurice au Cap de la Madeleine; autour du lac Saint-Pierre où Sorel est planté en 1665, où Nicolet, la Baie du Febvre, Saint-François-du-Lac, sont en place avant 1700; à cette date le groupe des Trois-Rivières compte 1 500 personnes.

Montréal a connu les plus rudes débuts; à peine fondé, il a dû assumer la défense de la colonie contre la guérilla iroquoise, qui ne s'est définitivement éteinte qu'en 1700. Aussi les progrès ont-ils été lents, hachés de désastres et de massacres. Tout de même Ville-Marie, qui va désormais s'appeler Montréal, compte 625 habitants en 1665; en 1690 il y en a 1 621 dans les îles que commande la ville. Une chaîne d'établissements rejoint le long du fleuve ceux du lac Saint-Pierre, à gauche Saint-Sulpice, Repentigny, Lachenaie, à droite Laprairie, Longueil et ces paroisses où s'installent les soldats licenciés du régiment de Carignan, Boucherville, Verchères, Varennes, Contrecoeur: encore 1 000 têtes supplémentaires.

 

Cela fait 12 000 à 13 000 Français déjà enracinés. Tous sur les rivages du fleuve et de l'estuaire et c'est tout naturellement, car le cours d'eau, seule brèche à travers l'épaisse forêt, est l'unique voie de communication. Au long de l'eau s'alignent les [rangs] de colonisations; chaque tenancier possède une parcelle longue et étroite, dont la longueur est perpendiculaire au rivage; le lot dispose ainsi d'une façade, une [devanture], sur le fleuve ou l'estuaire et c'est aux abords de cette façade qu'est plantée la maison. Une chaîne d'habitations, aux anneaux régulièrement espacés, commence ainsi à garnir les rivages. C'est entre 1630 et 1640 que ce type de défrichement commence à être pratiqué, près de Québec sur le territoire de Beauport concédé en seigneurie à R. Giffard, un Percheron de Mortagne, et M. Derruau estime que ce mode d'appropriation du sol en parcelles régulières et alignées s'inspire de la notion percheronne de village-rue sur lequel débouchent les propriétés. L'hypothèse est plausible; mais dès lors il faut admettre que les seigneuries concédées bientôt après aux rives de l'estuaire et du fleuve ont adopté le même type d'aménagement pour l'établissement des colons. En tout cas, dès la fin du XVIIe siècle un rang de défricheurs garnit la plus grande partie des rivages, de Montréal jusqu'en bas de Québec et cette formule du rang va se propager jusqu'à nos jours dans la plus grande partie du Canada français.

 

Le gonflement du XVIIIe siècle. --- De 1700 à 1765, la population quintuple, passant de 13 000 à 65 000 âmes; non pas tant par des apports d'immigration, car en un siècle et demi le nombre des Français qui se sont définitivement établis n'excède quère 8 000 têtes; mais par l'effet d'une puissante natalité, dont la moyenne doit se tenir autour de 60 pour mille. Or cette croissance déborde peu hors des cadres déjà occupés; il y a gonflement sur place et les expansions sont limités. Côte de Beaupré et Île d'Orléans ont 4 000 habitants en 1765, mais n'ont émis le long de l'estuaire, à Petite Rivière, Baie Saint-Paul, les Éboulements, qu'un mince prolongement de 1 054 têtes. Sur la rive Sud se manifeste un prodigieux accroissement, qui pousse le peuplement de 920 têtes à plus de 10 000; mais le défrichement vers l'aval n'a guère dépassé Kamouraska, au-delà duquel ne vit qu'un vingtième de cette population; aussi de nouveaux rangs se sont-ils superposée à celui du rivage et déjà une nouvelle paroisse, Saint-Charles, s'est organisée à l'arrière. De Québec à Trois-Rivières, les localités du [bord de l'eau] s'étoffent et de nouvelles paroisses garnissent les vides: Deschambault, les Écureuils sur la rive gauche, Sainte-Croix, Saint-Pierre les Becquets, Deschaillons, à droite. À l'entour du lac Saint-Pierre, on compte 3 100 têtes en 1739, mais 6 800 en 1765. Enfin la pâte humaine fermente dans la plaine de Mojntréal, où la population décuple en 70 ans. Les positions s'arrondissent légèrement: en amont on occupe l'île Perrot, Châteauguay et les Cèdres; le long des rivières des Mille Îles, de Mascouche et de l'Assomption s'organisent trois paroisses; Laprairie bourgeonne dans Saint-Constant et Saint-Philippe; enfin les colons s'installent aux rives du Richelieu, de Sorel à Saint-Jean. Expansion à coup sûr; mais nulle part le bouillonnement n'est plus fort que dans les vieux établissements du fleuve [rive droite] de Contrecoeur à Laprairie, passés de 900 âmes en 1692 à 5 400 en 1739. La seule pousse qui pointe vraiment loin du fleuve est celle qui garnit d'hommes les bords de la rivière Chaudière, au Sud de Québec, où les trois paroisses de Sainte-Marie, Saint-Joseph et Beauceville vont être organisées en 1766.

 

Ce gonflement qui foisonne sur place est justiciable de plusieurs explications. Le désir de rester campé le plus possible du fleuve ou d'un de ses grands affluents est toujours vivement ressenti; une route de terre Québec-Montréal, longtemps détestable, n'a été ouverte qu'au cours du XVIIIe siècle. La menace iroquoise s'est dissipée, mais les hostilités ont flambées à plusieurs reprises avec les Anglais; ces guerres ont de quoi faire redouter l'isolement dans des positions aventurées. Il nous semble cependant que si ces paysans se serrent sur les terroirs les premiers occupés, c'est que ces terroirs sont les meilleurs de la Province, basses terrasses d'argile Champlain, alluvions fines des bords du fleuve à l'amont du lac Saint-Pierre; on préfère s'entasser sur ces fertiles terres fortes plutôt que d'aller gratter les sables à l'arrière.

 

Hors de ces lisières déjà fortement occupées, le peuplement distribue quelques avant-postes, très minces et fort éparpillés. Vers la fin du XVIIe siècle, des pêcheurs français semblent avoir fait à Percé, au bout de la Gaspésie, un établissement qui a subsisté; au cours de la guerre de Sept Ans, des Acadiens fugitifs viennent se terrer sur le rivage de la Baie des Chaleurs. Sur la rive Nord de l'estuaire la compagnie fermière qui fait pour l'État la traite des fourrures a installé des Postes du Roi que fréquentent chaque été les Sauvages, à Tadoussac, Betsiamites, aux îlots Jérémie, à Sept Îles; il y en a un sur le haut Saguenay à Chicoutimi, un sur le lac Saint-Jean; chacun de ces postes ne compte que quelques cabanes, la maison du commis, le bâtiment de son négoce, une petite chapelle, l'abri grossier du missionnaire. De même le long de l'Ottawa, où ces postes, qui ont eu à tâter de l'Iroquois, sont des [Forts], entourés d'une robuste palissade; quatre ou cinq de ces Forts sont échelonnés aux bords de la rivière, qu'aucun colon n'a encore abordés. Ce ne sont là que de timides germes et ils n'écloront que beaucoup plus tard. Lors de l'annexion à la couronne d'Angleterre, la petite armée canadienne est solidement ramassée aux rives du Saint-Laurent et les occupe en force; les colons d'autres races qui voudront s'installer devront se contenter des marges, qui ne valent pas les bonnes terres du fleuve.

 

Les colons britanniques

 

Il est difficile de savoir ce que l'Angleterre comptait faire de ses nouveaux sujets, qu'elle méprisait d'ailleurs comme [papistes]; il est possible qu'elle ait songé à les noyer sous un flot de colons britanniques, dessein qui a reparu plus tard. Mais elle n'a guère eu le loisir d'en décider car presque assitôt ses anciens sujets  des treize colonies américaines lui ont donné du fil à retordre et pour ne pas perdre tout le continent elle a dû se hâter d'octroyer aux Canadiens des droits constitutionnels fort acceptables. Mais après cette concession les intentions gouvernementales restent hésitantes et, le plus souvent, défiantes; d'ailleurs la politique du Colonial Office, vue du Canada, apparaît beaucoup moins ferme et [efficiente] que ne le laisseraient supposer les succès coloniaux des Anglais. En tout cas ce sont des initiatives privées, celles des Loyalistes et des Anglais de la Nouvelle-Angleterre d'abord, des Écossais-anglais et des Irlandais-anglais ensuite, qui ont amené des colons de langue anglaise dans la Province, tandis que les tentatives officielles ont fait long feu.

 

Loyalistes et Américains. --- Les premiers Britanniques à s'être établis au Canada français étaient des gens peu recommandables qui avaient suivi les armées, munitionnaires, vivandiers, parmi eux quelques Juifs; [la plus immorale collection d'individus que j'aie jamais connue], écrit d'eux en 1776 le Gouverneur général Murray. Ils ne s'établissent d'ailleurs que dans les villes pour y pratiquer des trafics peu reluisants. Ils y sont rejoints bientôt par de vrais commerçants beaucoup plus honorables et sympathiques; dès 1775 il y a 200 chefs de famille anglais à Québec et 300 à Montréal. Mais ces premières alluvions britanniques demeurent strictement urbaines et c'est seulement après 1775 que des colons vont tâter du plat pays.

 

Certains habitants des treize colonies n'avait pas accepté la rébellion et pour rester fidèles à la couronne d'Angleterre préférèrent s'expatrier pour gagner des territoires restés britanniques: on les appela les Loyalistes. Ils ne pouvaient songer à s'établir aux rives du Saint-Laurent, déjà débordantes d'hommes; il leur fallait donc occuper des territoires vides, qui il est vrai ne manquaient pas. Plusieurs centaines de familles s'établirent le long de la Baie des Chaleurs, à côté des Acadiens fugutifs; ils furent rejoints bientôt sur ce littoral par des gens des îles anglo-normandes, Jersey et Guernesey, venus organiser des établissements de pêche. D'autres Loyalistes, passant par le Vermont abordent par le Sud des Cantons de l'Est, que n'animaient alors que quelques passages de Sauvages; les premiers fondent en 1784 le village de Philipsburg à l'extrémité du lac Champlain, et entre cette date et 1798 d'autres petits groupes pénètrent dans les districts méridionaux des Cantons et de la plaine de Montréal. Quelques autres Loyalistes sont venus rôder dans les solitudes du bas Ottawa, sans y faire grand-chose. En fait, de ces essaims loyalistes, seul celui de la Baie des Chaleurs a réussi, parce qu'il était subventionné par un comité anglais de secours qui fournissait des terres, des provisions, des instruments. Les autres, venus en [squatters], eurent maille à partir avec les autorités: établis sur des terres que des spéculateurs s'étaient fait attribuer par milliers d'hectares, ils furent fréquemment poursuivis, dépouillés et expulsés. Le semis loyaliste, dans ces secteurs méridionaux de la province, est finalement resté assez clair: c'est l'Ontario, où ils étaient vraiment chez eux, qu'on rallié en masse ces Anglais fidèles.

 

Mais derrière eux arrivent d'authentiques Anglais de la Nouvelle-angleterre. Ce ne sont plus des Loyalistes; beaucoup d'entre eux avaient même servi parmi les Insurgents et touchaient des pensions du gouvernement de Washington. Il s'agit de ruraux de la Nouvelle-Angleterre qui abandonnent un sol ingrat et sont en quête de meilleurs terroirs: un mince rameau de cette émigration yankee qui a sévi tout au long du XIXe siècle. Ils apparaissent à partir de 1800, venant des États voisins de la Province, Vermont, New Hampshire, quelques-uns du Massachusetts et du Connecticut. Ces nouveaux venus poussent plus au Nord que les Loyalistes, trouvent une assise territoriale qui commence à se clarifier, et la plupart s'installent. Dans les Cantons de l'Est, leur mince filet s'écoule goutte à goutte jusqu'en 1845; c'était un excellent [stock] d'hommes et, comme on l'a dit, ces colons de Nouvelle Angleterre ont été le [levain de la pâte des Cantons]. D'autres ont pénétré dans la partie méridionale de la plaine de Montréal et, rebelles aux besognes d'égouttement qu'exigent les terres basses, se fixent de préférence sur les pentes douces qui descendent du Sud; ceux-là restent moins nombreux, car les opérations militaires de la guerre de 1812 qui se déroulent dans la région [combat de Châteauguay] en font fuir la plupart. La pousse américaine a mieux prospéré aux rives de l'Ottawa, dont les premiers colons, dans le comté d'Argenteuil, ont été des gens du Vermont que rejoignent bientôt quelques Écossais-anglais. Plus loin un homme du Massachusetts, Philémon Wright, installe sur l'emplacement de la future ville de Hull une vaste exploitation agricole qui groupait déjà 803 personnes en 1824; pour assurer la prospérité de ses fermes, Wrigth imagine l'exploitation et l'expédition du bois d'oeuvre, qui va révolutionner l'économie de la Province. Enfin en 1851 c'est un autre Yankee du Vermont, Ezra Eddy, qui vient faire de Hull un vrai centre industriel. L'infiltration américaine, si elle ne s'est pas traduite par un grand nombre de têtes, a eu sur les destinées de l'Ottawa une influence considérable.

 

Or tandis que ruisselaient ces filets spontanés, les autorités, qui les considéraient avec indifférence, songeaient de leur côté à promouvoir une colonisation officielle. [Je suis porté à croire, --- écrivait en 1810 le juge en chef de la province, Sewell ---, qu'il faut déborder et submerger la population canadienne par l'établissement d'Anglais protestants]. Mais les résultats ne répondirent guère aux intentions.

 

La colonisation officielle. --- Cette entreprise n'a pas témoigné de beaucoup d'imagination, ni d'esprit de suite; il semble même qu'elle ait manqué de conviction.

 

Le premier procédé s'inspirait de l'heureuse expérience française du régiment de Carignan: installer sur des lots les anciens soldats qu'on licencie, la guerre terminée. À la fin de la guerre de Sept Ans, quelques Highlanders sont établis à la Malbaie [rive gauche de l'estuaire]; ceux-là ont pris racine et leurs descendants y sont encore, portant de beaux noms écossais mais devenus de purs Canadiens. Au même moment on assigne, à l'arrière des paroisses méridionales du lac Saint-Pierre, des terres à des vétérans allemands de l'armée anglaise; mais ces soldats n'avaient guère de goût au défrichement; la plupart ne sont pas venus occuper leur lots et les autres les ont rapidement abandonnés. On a également essayé de disposer derrière les positions françaises les laissés pour compte de la guerre de 1812. On remet en place d'anciens soldats allemands sur la base Yamaska avec le même insuccès qu' en 1763; on installe des militaires licenciés à la lisière des Cantons de l'Est à Drummondville, Granby, Stukely: leur séjour y a été fort éphémère. Aux abords de Québec, on attribue des lots à des vétérans britanniques à Valcartier et Stoneham, âpre région proche du Parc des Laurentides; d'autres concessions leur sont attribuées aux abords du lac Maskinongé. Le succès a été aussi nul que lors des tentatives précédentes; nous avons l'impression que peut-être un pour cent de ses vétérans a pris racine sur son lot et y a fait souche.

 

Cependant les autorités anglaises s'avisaient qu'il était quasi impossible de caser les colons britanniques dans les solitudes boisées sans leur ouvrir des voies d'accès. Le gouverneur Craig en 1809 mit des troupes à l'ouvrage pour tracer un chemin qui, des abords de Québec, pénétrait dans les Cantons de l'Est jusqu'à Lennoxville; ce fut la route Craig, achevée --- quoique déplorable --- en 1815. Sur elle s'embranchent en 1830 un chemin de Kennebec le long de la Chaudière, en 1835 un chemin Gosford, d'Halifax vers le haut Saint-François, en 1857 un chemin Mégantic atteignant le lac du même nom. Le long de ces voies s'installent quelques vrais colons des Îles britanniques. Des Anglais, en très petit nombre; avant tout, des Écossais-anglais. Dans le comté de Mégantic, de solides presbytériens arrivent de l'île d'Aran en 1829 et d'autres les rejoignent jusqu'en 1843; à partir de 1837 des gens de l'île Lewis et des Ulstériens-anglais d'Irlande suivent le chemin Gosford pour s'établir dans les comtés de Compton et de Frontenac. Dans le Sud-Ouest de la plaine de Montréal, d'autres Écossais-anglais et Irlandais-anglais protestants progressent en prenant la place abandonnée par les squatters de Nouvelle-Angleterre, en 1812. Enfin dans la région de l'Ottawa, des chemins d'hiver, ouverts avec les subsides du gouvernement, doublent la rivière qui reste la grande voie d'été; quelque familles d'Écossais-anglais et de protestants-anglais d'Irlande s'installent le long de ces accès.

 

Une dernière méthode, confiant à des particuliers ou à des sociétés le soin de procéder à la colonisation, a été la plus fâcheuse de toutes. Les octrois d'énormes concessions, allant à plus de 20 000 hectares, à des gens décidés à s'enrichir sur le dos des colons, n'ont abouti qu'à ruiner les squatters de bonne foi, Loyalistes et Américains, ainsi qu'à écarter beaucoup de nouveaux venus, épouvantés par les hauts prix exigés par ces spéculateurs. La British American Land Company, à laquelle est concédée en 1832 une étendue de 400 000 ha dans les Cantons de l'Est, doit aux termes de sa charte préparer des terres à occuper pour les vendre ou louer à des émigrants ou autres]; en fait elle se contente de ravager les forêts pour gagner de l'argent avec le bois, écarte les colons par des prix trop élevés, fait fuir les anciens défricheurs, paralyse la colonisation britannique dans Compton et Frontenac. En somme, sauf un léger semis écossais-anglais, d'ailleurs excellent mais à peu près spontané, la colonisation officielle est un fiasco. Il est vrai que ses maigres réalisations allaient être utilisées par des gens qu'on n'attendait ni ne souhaitait: les irlandais-anglais catholiques.

 

L'invasion irlandaise-anglaise. --- Dès le début du XIXe siècle les Irlandais-anglais, trop à l'étroit dans leur île appauvrie et surpeuplée, avaient commencé de gagner l'Amérique; le Canada, terre anglaise, leur était ouvert. Au cours de la décennie d'après 1840, c'est par dizaines de milliers qu'ils débarquent à Québec et prennent le relais de la colonisation britannique, sur ses divers théâtres d'opération.

 

Au Nord des Cantons de l'Est, le centre du comté Dorchester héberge peu après 1815 des Irlandais-anglais qui y organisent plusieurs villages; en 1821 on en indique d'établis le long du chemin Craig et ils seront bientôt la majorité dans le comté de Mégantic. De là, ils poussent par le chemin Gosford dans Wolfe, gagnent Sherbrooke, puis le comté de Compton; ils pullulent à travers le piedmont, jusque dans Shefford; déjà en 1830 l'arpenteur Bouchette affirme que, pour l'ensemble des Cantons, seuls les Anglais de Nouvelle-Angleterre sont plus nombreux qu'eux. De même une guirlande irlandaise-anglaise vient festonner de 1820 à 1830 le rebord méridional des Laurentides, prenant la relève des vétérans évaporés à Valcartier et Stoneham, fondant à Sainte-Catherine la première paroisse à être organisée dans les Laurentides [1832], occupant de là Saint-Raymond; au-delà du Saint-Maurice des Irlandais-anglais s'installent dans Brandon, Kildare, Rawdon, et derrière Saint-Jérôme à Shawbridge. On en décèle en 1823 aux rives de l'Ottawa, attirés par les gros chantiers de travaux publics que le gouvernement a mis en train pour équiper la rivière de canaux; ils se gourment sur les chantiers avec leurs compatriotes [orangistes], les protestants-anglais de l'Ulster. Peu à peu des établissements irlandais-anglais garnissent la rive gauche de la rivière, poussent le long de la base Gatineau, débordent les Américains de Hull et sont les premiers colons du comté de Pontiac. Quelques-uns se sont même glissés dans la plaine de Montréal, au Nord à Saint-Colomban, au Sud-Est dans les comtés du Richelieu.

 

Mais c'est surtout dans les villes que l'apport irlandais-anglais est massif. À Québec, ces catholiques de langue anglaise sont déjà près d'un millier en 1819; or, en 1830, ils sont 7 000; en 1851, c'est 9 000; en 1861, 13 300, c'est-à-dire 23% du total urbain; ils sont les maîtres de la Basse Ville, où ils rossent copieusement les Français. La poussée a été plus forte encore à Montréal, où les Irlandais-anglais sont 3 000 en 1825, 7 500 en 1831, 14   000 en 1844, 18 000 en 1851, 25 000 en 1861; c'est grâce à leur apport qu'entre 1830 et 1860 la ville a connu une majorité britannique. Au milieu du XIXe siècle, la trentaine de mille Irlandais-anglais installés dans les deux villes équivaut probablement le nombre des colons de cette provenance établis dans le plat pays.

 

Les résultats de la colonisation britannique. --- À partir de 1856, on ne trouve plus trace d'arrivées de colons britanniques, sauf une petite poussée au XXe siècle.  il est donc indiqué de faire le point pour le milieu du XIXe, déterminer combien de gens de langue anglaise sont fixés à cette date et sur quels emplacements.

 

À l'extrême Est est assis le petit rameau loyaliste et jersiais de la Baie des Chaleurs, en plusieurs essaims dont le plus dense enserre la baie de Gaspé; en tout 9 500 têtes. Au-delà vers l'Ouest, il n'y a à peu près rien jusqu'à Québec: les Highlanders de la Malbaie ont été déjà digérés par les Français qui les entourent; les familles écossaises-anglaises installées en 1818 sur une concession de la rive Sud du bas estuaire, à Métis, déjà cernées par les français, ne comptent pas plus de 250 personnes.

 

Les Cantons de l'Est ont été le champ favori de la colonisation anglaise et cela se conçoit: un beau et vaste domaine, entièrement vide à la fin du XVIIIe siècle. Anglais de Nouvelle-Angleterre, Écossais-anglais, Irlandais-anglais, ont pu y proliférer. En 1851, ils sont 66 000, dont près de deux tiers nés au Canada. Mais si nous éliminons les comtés de Beauce et de Dorcherter où les Français se sont installés les premiers, il reste pour les régions où les Britanniques ont été prioritaires 63 000 têtes. C'est là le plus beau résultat de la colonisation anglaise; il faut cependant observer que dans ces territoires privilégiés vivent déjà 32 000 Français, soit un tiers de la population.

 

Au Nord du fleuve, une palissade irlandaise-anglaise a été tendue le long des Laurentides. Cependant elle s'est vite effritée. Si Bouchette n'y indique guère en 1831 que des gens de langue anglaise, les comptages de 1851 font entendre un autre son: les Britanniques, qui sont 11 000, sont éparpillés en petites minorités que noient les Français et ne gardent la majorité que dans six localités sur 17; déjà de petits groupes irlandais-anglais ont été assimilés par les Canadiens.

 

Zone vide avant 1800, la région de l'Ottawa offrait aux colons anglais de belles possibilités dont ont profité les Américains, les Écossais-anglais et, plus que tous les autres, les Irlandais-anglais; 24 000 personnes de langue anglaise y sont établies au milieu du XIXe siècle, dont 14 500 sont d'origine irlandaise-anglaise. L'Ottawa de cette époque était domaine britannique et cette empreinte y était même plus fortement gravée que dans les Cantons de l'Est, puisque ces citoyens de langue anglaise font alors 70 % de la population.

 

D'autres Britanniques se sont installés sur les lisières méridionales de la plaine de Montréal, du Richelieu au haut Saint-Laurent: beaucoup d'Écossais-anglais, quelques Anglais de Nouvelle-Angleterre et Anglais; une forte infiltration irlandaise-anglaise les a renforcés depuis 1830. Le total ne laisse pas d'être imposant: 41 000 têtes en 1851. Enfin les deux principales villes apportent de gros contingents; à cette date Montréal compte 31 160 Britanniques qui représentent 54 % de ses habitants; Québec en héberge 16 300 [35,5 %].

 

Apurant nos comptes, nous constatons qu'en quatre-vingt-dix ans la colonisation britannique a réussi à fixer dans la Province quelque 215 000 personnes. Ce n'est pas un résultat indifférent! Faisons-en honneur aux colons spontanés, Yankees, Irlandais-anglais, et la plupart des Écossais-anglais, que le gouvernement a plus tracassés qu'aidés. Un feston anglais a été ainsi déployé tout autour du bloc français du fleuve, de Québec au bas Ottawa par la base des Laurentides, de l'Ottawa au Richelieu par le Sud de la plaine de Montréal, du Richelieu à la Beauce. Les Canadiens ont l'air d'être enserrés, enfermés, par ce cordon britannique renforcé de quelques noeuds épais: l'Ottawa, les comtés du Sud-Ouest  de Montréal, les Cantons de l'Est, tandis qu'au coeur du dispositif français les deux villes sont fortement contaminées. Mais attention! La barrière est déjà grignotée. On compte 32 000 Français dans le point fort des Cantons de l'Est; ils sont 10 000 sur l'Ottawa; ils submergent les Irlandais-anglais du rebord des Laurentides. L'expansion canadienne va faire sauter toutes les barrières et envahir la Province entière.

 

L'Expansion canadienne

 

Pendant que la colonisation britannique progressait avec lenteur, le groupe français, se développant à une allure prodigieuse, débordait hors de son domaine du Saint-Laurent devenu trop étroit, s'infiltrait à travers les établissements anglais et finissait par les asphyxier, ou à peu près, en les noyant sous le nombre. C'est cette expansion, qui aboutit à la conquête des districts britanniques, que nous allons essayer de décrire brièvement.

 

Ce qui explique la poussée française. --- Il n'est pas inutile de se demander d'où le rameau français a tiré les qualités qui lui ont permis cette expansion victorieuse et quelles sont ces qualités.

 

À coup sûr, il faut mettre en tête de très remarquables conditions démographiques, une natalité triomphante, un coefficient modéré de mortalité, et dès lors d'opulents excédents de population. Il nous est difficile de les chiffrer, car nous n'avons vu nulle part qu'on ait rassemblé systématiquement les taux anciens de natalité et de mortalité, ce qui serait pourtant fort utile. Nous avons glané que dans les vieilles paroisses du Sud de l'estuaire, le taux de natalité était de 49,5 pour mille en 1790, de 46,4 en 1871, coefficients assurément de haute qualité; en Beauce et dans Dorcherter, ils sont de 44 et 42 pour mille en 1861. Partout, à cette date, le coefficient de natalité dépasse de 20 à 30 pour mille celui de mortalité. Mais nous n'avons pas besoin de données chiffrées pour déceler l'influence de copieux excédents des naissances sur les décès. Considérons en effet qu'à partir de 1760, le groupe français, complètement isolé, n'a plus reçu aucun apport d'immigration; les derniers venus, des Acadiens expulsés par les Anglais des Provinces maritimes, sont arrivés au cours de la guerre de Sept Ans. Ainsi, depuis 1765, c'est de son propre fonds que la population canadienne a tiré cette étonnante croissance qui l'a fait passer de 65 000 âmes à 670 000 en 1851, à 1 322 000 en 1901. Encore la croissance a-t-elle été ébrèchée par une intense émigration hors de la Province, dont nous aurons à reparler. Cet incessant afflux de têtes nouvelles explique suffisamment la nécessité d'expansion. Les vieilles paroisses du fleuve et de l'estuaire ont été vite pleines, d'autant que les concessions dans chaque rang étaient vastes et que les propriétaires ne défrichaient pas tout leur lot, pour conserver à une extrémité une bonne étendue de [bois debout], utilisée pour l'entretien des constructions et le chauffage. Chaque famille exigeait donc beaucoup de place et le territoire ne tardait pas à être occupé; il ne restait dès lors aux excédents qu'à aller chercher fortune ailleurs.

 

Pourtant, dans cette conquête de nouveaux territoires, le succès des Canadiens n'a pas été assuré que par leur nombre; à ce succès ont eu part des qualités qui leur sont propres: le goût des tâches de pionnier; une endurance à toute épreuve, qui leur fait accepter les pires conditions de frugalité et de labeur.

 

On imagine difficilement à quel point ces paisibles paysans de l'Ouest de la France étaient devenus aventureux au contact de la terre canadienne. Nous aurons à voir plus loin avec quel enthousiasme ils ont couru le continent pour la quête des fourrures. Mais l'aventure les attendait dans la Province même, à propos de la bataille avec les bois. La forêt a été l'adversaire à vaincre, pour prendre possession du sol, et ce fut un rude combat; mais les Canadiens ont pris goût à cette bagarre et sont devenus de passionnés défricheurs. [Faire de la terre] était une nécessité, mais ce fut aussi un plaisir; une joie sourde et profonde. Chaque paroisse fournissait quelques enragés pionniers, dont la spécialité était de se colleter avec la forêt, de la massacrer, d'en brûler les débris, de semer parmi les souches brulées qu'on extirpe peu à peu; puis, lorsque au bout de quelques années la terre est prête, vendre le lot et aller en [abattre] un autre, plus loin dans la sauvagerie. Cette vie de lutte sans gloire, qui est très dure, les exalte au point qu'ils ne peuvent s'en passer, et derrière cette avant-garde les terres défrichées passent de main en main. Ces instincts de pionniers ont si fortement pénétré la race qu'ils subsistent encore et que les gens d'aujourd'hui sont toujours disposés à bouger; M. Louis Hamelin remarque qu'à Saint-Didace, paroisse du bord des Laurentides organisée il y a moins d'un siècle, pas plus de 10% des terres n'est resté entre les mains des familles originelles, et que les lots changent de main trois à quatre fois par siècle. Donc une humanité mobile qui se plaît aux changements et aspire à se battre avec la forêt; on comprend que ces défricheurs se soient lancés avec entrain à la conquête de nouveaux territoires.

 

Cette conquête a été facilitée par les qualités de rusticité et de courage des colons. Les tâches les plus dures ne les rebutent pas: ils bravent la boue, les marécages des savanes, la neige et le froid, l'armée des mouches et des moustiques [maringouins, brûlots] qui se déchaîne l'été. Les défricheurs qui progressent en 1825 du fleuve vers les Bois Francs de la base des Cantons de l'Est ne peuvent franchir l'été une redoutable savane, même au moyen de branches d'arbres jetés pour se soutenir au dessus du bourbier; il leur faut établir un chemin d'hiver en battant la neige avec leurs pieds. Les premières récoltes sont souvent compromises; le grain, moissonné pourri, ne donne qu'un pain noir et gluant; longtemps la nourriture n'est que de galettes de sarrasin ou d'orge avec des pommes de terre, si elles ont réussi. Le colon est dur à la peine, il est frugal, il est laborieux et ingénieux; aussi réussit-il là où un Anglais ne connaîtrait que des déboires. Un britannmique qui voit des Français s'installer vers 1850 dans un district méridional des Cantons de l'Est en témoigne: [s'établissant sur un lot d'où un Anglais de Nouvelle-Angleterre serait chassé par le froid et la fain, le Français travaille avec une industrie persévérante et avec ses cendres, ses bardeaux, son sucre, il apporte l'abondance à son foyer].

 

Ces qualités, ces tendances, épaulant l'incroyable vitalité de la race, ont permis aux Canadiens d'occuper les territoires restés libres à l'Est et de submerger les Britanniques dans le reste de la Province.

 

La conquête du Nord-Est. --- L'occupation des rives de l'estuaire n'avait guère dépassé la Malbaie au Nord, Kamouraska au Sud, à la fin de la période française; jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'accroissement se fait sur place et des 21 300 habitants qui garnissent en 1790 la rive Sud, 1 580 seulement sont établis en bas de Kamouiraska. Mais au début du XIXe siècle l'armée des défrichgeurs est en marche le long du rivage: de 1790 à 1831 la population du comté de Kamouraska passe de 5 600 à 14 500 têtes; celle du comté de Rimouski, de moins de 1 000 à plus de 10 000. En 1871, toutes ces terres basses au long de l'estuaire jusqu'à Matane sont appropriées et contiennent déjà 97 200 personnes, toutes d'ascendance française à l'exception des 200 Écossais-anglais cernés à Métis, Sur la rive Nord, au delà de la côte de Beaupré et de l'île d'Orléans déjà fortement occupées, le rivage jusqu'au Saguenay compte 1 050 habitants en 1765, 2 830 en 1790, 10 000 en 1851.

 

Mais cette chaudière de peuplement logée aux rives du haut estuaire bouillonnait trop fort pour ne pas déborder. Elle a épanché de puissants courants dans deux directions: par mer, vers le bas estuaire; vers l'intérieur, sur les plateaux. Elle a même généreusement dépêché des hommes vers d'autres champs de bataille, les Cantons de l'Est, l'Ottawa, le Saguenay.

 

Les habitants des rivages du haut estuaire, dès leur établissement, avaient joint à leurs ressources agricoles celles que procurait la pêche. La morue les tentait particulièrement; mais pour la traquer il fallait descendre plus bas. Ils inaugurèrent ainsi au XVIIIe siècle des expéditions de pêche sur la côte Nord de la Gaspésie, où la morue [frappe] avec abondance; le mouvement bas son plein entre 1800 et 1860. Sur cette côte alors déserte s'installent aux emplacements favorables des entrepreneurs de pêche [les maîtres de grave]; ils embauchent à chaque printemps les jeunes gens du haut estuaire qui s'engagent à mi-produit [comme [moitiés de ligne]]. Bientôt ces jeunes se fixent à leur tour; ils viennent surtout de Montmagny, alors très adonné à la pêche, mais aussi du Cap-Saint-Ignace, de l'Islet, Rivière-Ouelle, Sainte-Anne, et un peu toutes les paroisses de la rive Sud; il s'y joint des originaires de Baie Saint-Paul et la Malbaie. De Matane à l'entrée de la Baie de Gaspé, toute la côte se peuple au XIXe siècle de Français, qui ont vite fait d'assimiler les quelques éléments allogènes aventurés dans ces parages; il y a là, en 1871, un peu plus de 8 000 Canadiens.

 

Lorsque cette émigration maritime se ralentit, vers 1850, les vieilles paroisses commencent à déborder sur les plateaux à l'arrière. Le gouvernement trace des chemins qui permettent de pénétrer dans les solitudes: aussitôt les habitants accourent et l'on voit Saint-Paul de Montminy passer de 19 têtes en 1851 à 600 en 1861, à 917 en 1871. L'arrière de Bellechasse a 202 habitants en 1851, plus de 1 000 en 1871; les plateaux de Montmagny et l'Islet passent de 80 âmes en 1851 à 4 200 en 1901. La dépression du Témiscouata, qui possède une route militaire depuis 1812, se peuple à partir de 1850 et compte 6 530 personnes en 1901; plus foudroyante encore est la croissance de la vallée de Matapédia, déserte en 1872 lorsqu'on y trace la voie ferrée de l'Intercolonial, peuplée de 17 430 têtes en 1901, où ont afflué les gens des vieilles paroisses voisines, mais aussi de Gaspésie, des îles de la Madeleine, des Cantons de l'Est, du Saguenay, du lac Saint-Jean; un bon test de la mobilité des ruraux Canadiens. Parti du néant au début du XIXe siècle, ce groupe de l'intérieur, tout Canadien, comptait 35 500 habitants au début du XXe siècle.

 

Enfin un autre rameau français essaimait sur la côte Nord. Des Acadiens s'étaient réfugiés au XVIIIe siècle dans l'archipel de la Madeleine, au milieu du Golfe; cette prolifique population était déjà à l'étroit sur ses îles en 1851, lorsque l'archipel contenait 2 200 âmes. Aussi dès que le privilège de la Compagnie de la Baie d'MHudson, qui paralysait ces rivages, prit fin en 1859, ces Acadiens de la Madeleine [les [Cayens]] se mirent-ils à fréquenter assidument la côte, à y fonder des établissements de pêche, à y développer de petites colonies, côte à côte avec quelques Terreneuviens et Britanniques, les seuls Anglais établis au bord du Golfe; il y a là, sur ce rude littoral, 2 630 blancs en 1861, 3 100 en 1901.

 

L'invasion des Cantons de l'Est. --- Au bord de l'estuaire et du Golfe, les Canadiens progressaient en terrain libre, n'ayant à lutter que contre la sauvagerie. Dans les Cantons, non contents de se débattre avec les rudesses de la nature, ils se heurtaient à la mauvaise volo

Mots-clés: Genèse Nation Canadien



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De: Pilote_Qc
01/22/2010 09:10:35

Désolé! [..encore manqué de place]


Voici enfin la fin.




Le triomphe de l'élément français. --- Les remarquables conditions démographiques des Canadiens français leur valent des accroissements bien supérieurs aux apports de l'immigration britannique ou européenne. Aussi leur proportion s'est-elle accrue depuis un siècle. En 1851, où cette immigration anglaise a donné son grand effort, 24% de la population est d'origine britannique et le pourcentage des Français est de 75; en 1901 les Anglais ne sont plus que 17,5 tandis que les français bloquent 80%. Enfin en 1951 [les chiffres de 1956 n'ayant pas encore été publiés], les Français ont porté leur taux à 81,8, les Britanniques ont reflué à 12,1; les 6,1 qui restent sont des immigrants d'Europe et quelques indigènes.


 


Mais ces proportions ne donnent pas une idée exacte de la répartition des groupes raciaux; en fait, dans la plus grandes partie de la Province, les Français sont seuls ou a peu près. Dans la région du Sud de l'estuaire, ils sont 98,8% de la population; les Anglais 0,8%; là le comté de Montmagny est à coup sûr le plus français de la Province, comptant 24 420 têtes contre 67 britanniques et 27 [autres]. Dans le Saguenay-lac Saint-Jean, la proportion française est de 95,9% contre 2,3% d'Anglais et 7 à 800 [sauvages]; dans les comtés en façade sur le fleuve entre Québec et Sorel 95,7 et 3,1% d'Anglais, tous dans les villes. Dans les Cantons de l'Est, les Britanniques, qui avaient la majorité cent ans plus tôt, ne ramassent plus que 9,5% des habitants, contre 89,7% de Français. La côte Nord a moins de 5% de Britanniques, ramassés sur le littoral du Nord-Est; si les Français n'y comptent que pour 88.6%, c'est que les indigènes forment près de 6% du total. Dans la plaine de Montréal, le pourcentage français est de 87,6; si les Anglais font 9,8%, c'est a cause de leurs vieux établissements de Huntingdon, Châteauguay et Missisquoi, fort délabrés, et des faubourgs britanniques de Montréal dans le comté de Chambly; mais les Français comptent pour 99,2 dans Bagot, 98,5 dans Napierville, 98,2 dans Saint-Hyacinthe, 98 dans Joliette, 95,3 dans Soulanges. Si l'Abitibi-Témiscamingue n'est français qu'à 86,2%, le contingent Anglais [7,2] est retranché dans les agglomérations minières, ainsi que les étrangers [4,6%]; la campagne, en plus des 2 862 indigènes, est toute française. En Gaspésie [îles de la madeleine incluse], les vieux établissements loyalistes et Jersiais de Bonaventure et Gaspé-Est ne font que 12% du total, contre 86,2 aux français. Enfin le solide bastion britannique de la vallée de l'Ottawa est singulièrement effrité, où le pourcentage britannique a fléchi à 21, 7 contre 75,5 aux français.


 


Ainsi l'on constate que sauf quelques taches déjà pâlies dans l'Ottawa, le Sud de la plaine de Montréal et des Cantons, l'Est de la Gaspésie, la campagne est à peu près totalement française; les Français ont la majorité dans tous les comtés. Mais les villes également sont française, avec des pourcentages conflés: 98,8 à Victoriaville, 98,4 à Lévis et Jonquières, 98 à Rimouski, Saint Hyacinte, Saint-Jérôme, Sorel, 97,7 au Cap de la Madeleine, 97,5 à Joliette, 97 à Chicoutimi; à Trois-Rivières, c'est 94,3, à Québec 93,8. Il n'y a qu'une exception, mai qui compte et qui ragaillardit un peu le pourcentage anglais dans la Province: c'est Montréal. L'île de Montréal héberge en effet 59, 6% des Britanniques vivant dans la Province en 1951 et 84,1% des [étrangers], ce qui assure dans la population de l'île des taux de 22 % pour les premiers et de 14 % pour les seconds. Montréal est la seule partie  de la Province a être cosmopolite, à abriter un bloc non-français de près de 480 000 têtes, ce qui différencie clairement la métropole du reste du Québec. N'oublions pas pour autant l'énorme majorité française, ramassant 63,8% de la population dans l'ensemble de l'île et 67,6%  de celle de la ville proprement dite.


 


Nous avons trouvé un peuplement en pleine expansion, qui fournit chaque années à la Province de 80 000 à 100 000 nouveaux citoyens. Reste à voir quelles occupations, quelles ressources, il est possible d'offrir à ce flot qui monte si rapidement.
____


 


fin, enfin.



De: Pilote_Qc
01/22/2010 09:03:21

Pour les passionnés qui aiment les chiffres, comme moi, voici la suite et la fin du chapitre II.



 


L'invasion des Cantons de l'Est. --- Au bord de l'estuaire et du Golfe, les Canadiens progressaient en terrain libre, n'ayant à lutter que contre la sauvagerie. Dans les Cantons, non contents de se débattre avec les rudesses de la nature, ils se heurtaient à la mauvaise volonté, à l'hostilité même, de la plupart des Britanniques déjà installés. Les protestants Yankees ont fait la vie dure à ces pauvres tâcherons qui essaient de se placer comme [engagés]; un missionnaire constate en 1838 que [la plupart dépendent de maîtres fanatiques pour gagner leur vie] et un autre en 1842 qu'[ils sont tous les jours exposés aux injures et aux sarcasmes des protestants anglais de Nouvelle-Angleterre]; les Irlandais-anglais catholiques ne semblent pas les avoir ménagés beaucoup plus. Mais nos gens étaient patients, laborieux et disposaient de l'irrésistible puissance de leur lente inondation.


 


Au Nord, la besogne fut rondement menée dans Dorchester et Beauce, que des Français avaient abordés les premiers. Montant des paroisses installées sous le régime français le long de la Chaudière, les Canadiens ont occupé les plateaux; renforcés par des gens de Lauzon et de Bellechasse, ils ont cerné la vigoureuse pousse irlandaise-anglaise de Dorchester, qui s'est peu à peu étiolée. De 1851 à 1901, les Français du comté de Beauce ont grossi de 13 200 à 33 200, tandis que les Britanniques se réduisaient de 745 à 531. Dans Dorchester, le groupe irlandais-anglais de plus de 2 000 têtes faisait le tiers de la population; en 1901 ces fils d'Érin ne sont plus que 1 875 et leur proportion fléchi à 10 %. Les Britanniques s'en vont, tandis que les Français se multiplient.


 


L'infiltration française était plus difficile dans le reste des Cantons, où les Anglais étaient arrivés les premiers et comptaient déjà 63 000 têtes au milieu du XIXe siècle. Elle a procédé de plusieurs façons. Il y a d'abord la progression en tache d'huile des populations des bords du fleuve: de ces paroisses déjà surchargées d'hommes, des files d'émigrants gagnent à travers les savanes de Piedmont des Bois Francs, où les rejoignent des gens de Lévis, de l'île d'Orléans, de Montmagny. De même les habitants de la plaine de Montréal pénètrent irrésistiblement dans le Piedmont méridional, du Saint-François au Missisquoi. Dans l'intérieur, les premiers Français qui se montrent sont de modestes ouvriers agricoles [des engagés] ou quelques squatters qui occupent discrètement des terres, quitte à être brimés un jour par un propriétaire qui se révèle. Mais dès que s'éveille l'industrie du bois, les Canadiens se proposent comme bûcherons et scieurs, et on les accepte avec plaisir; quand les chemins de fer s'ouvrent, vers 1850, c'est à leur solide main-d'oeuvre qu'on a recours. Leur embauche terminée, tous ces travailleurs essaient de rester et ils en trouvent l'occasion dans les besognes industrielles qu'à suscitées le développement des voies ferrées. D'autre part l'arrêt de l'immigration britannique favorise les Français. Lorsqu'on met en vente en 1854 dans les townships les lots réservés pour la couronne et le clergé anglican, ce sont eux qui les achètent. Déjà des Anglais s'abandonnent; ils gagnent l'Ontario ou les États-Unis [maintenant peuplés par des races plus en rapport que la nôtre avec leurs goûts et leurs habitudes], dit un curé en 1868, et leurs propriétés passent aux mains des Français.


 


Aussi la marée canadienne monte-t-elle vite. Dans les anciens Cantons anglais, les Français sont 32 000 en 1851 et forment le tiers de la population. Dès cette année là ils enlèvent la majorité dans les comtés d'Arthabaska et Mégantic, la conquièrent  en 1861 dans Wolfe et Shefford, en 1871 dans Drummond, en 1891 dans Richmond et Sherbrooke, en 1901 dans Compton; les Anglais ne gardent un avantage déjà fortement ébréché que dans les trois comtés méridionaux. Dans l'ensemble de la région, y compris Beauce et Dorchester, les Français en 1901 sont 185 000 tandis que les Anglais [67 000] en sont restés à peu près à leur chiffre de 1851. Les Cantons de l'Est sont devenus une nouvelle province française, affublée des noms anglais que lui ont attribués les arpenteurs britanniques.


 


Laurentides et plaine de Montréal. --- La besogne était plus aisée à proximité des prolifiques populations massée sur la rive gauche du fleuve et dans la plaine de Montréal.


 


Le mince cordon irlandais-anglais allongé à la base des Laurentides était trop frêle pour résister à la poussée. Les Français du bas pays ont un si pressant besoin de terres qu'ils débordent vers l'intérieur, passant au travers des minces lignes britanniques; sans guides, sans conseillers, ils s'enfoncent par petits groupes dans les bois, à la suite des plus hardis. L'exploitation des forêts, qui commence à l'appel de l'Ottawa, leur fournit des possibilités; bûcherons l'hiver, ils sont défricheurs et cultivateurs l'été. Trente paroisses fonctionnent en 1871 à cette base des Laurentides; dès 1861 la victoire des Français y est largement acquise puisqu'ils forment 83 % de la population et qu'au cours des dix années précédentes le nombre de Britanniques s'est réduit de 11 000 à 8 300; ils abandonnent la partie.


 


La masse française solidement établie dans la plaine de Montréal à la fin du XVIIIe siècle était trop dynamique pour ne pas s'épancher sur les marges et y submerger les colons de langue anglaise. Les 50 premières années du XIXe voient les Français s'infiltrer dans toutes les directions, les Britanniques quitter la place; en 1851 la plaine, dont nous excluons les îles de Montréal, compte presque 200 000 citoyens français contre 41 000 britanniques. Or depuis cette date le nombre de ces Anglais ne cesse de décroître: 40 000 en 1861, moins de 30 000 en 1871, où ils n'ont plus la majorité que dans Huntingdon à l'extrême Sud-Ouest; en 1901, c'est 24 000. Assurément, ils s'en vont. Les Français faisaient 83 % du peuplement en 1851, un peu plus de 90 % en 1901; la plaine est bien canadienne.


 


La pénétration dans l'Ottawa. --- La vallée de l'Ottawa ne pouvait échapper à ce flux, d'autant qu'une pousse française y avait été plantée dès le début du peuplement, parmi les premiers Britanniques.


 


En 1801, en effet, un riche notaire de Montréal, Papineau, achète la Seigneurie de la Petite Nation, jusque-là vide d'habitants, et pour la mettre en exploitation y place quelques familles de la plaine de Montréal, que rejoignent des défricheurs de Montmagny et du Cap Saint-Ignace. Il y a 70 têtes en 1815, mais 600 en 1831 et une paroisse y est érigée, la première à apparaître aux rives de l'Ottawa. En 1851, la Petite Nation compte 3 000 têtes; elle commence à déborder sur les flancs et surtout à se propager vers l'intérieur; ce groupe français dépasse 5 000 en 1861, atteint presque 12 000 en 1881: une inondation. Un solide pilier canadien a été ainsi planté au travers de la vallée de l'Ottawa.


 


Or de chaque côté de ce pilier, d'autres Français s'insinuent. Du comté de Deux Montagnes [plaine de Montréal], ils se glissent dans Argenteuil où ils rachètent des terres d'Écossais-anglais qui s'en vont. À l'Ouest de la Petite Nation, les Canadiens sont attirés par les travaux du bois, qui satisfont leur tempérament aventureux; ils s'engagent donc comme bûcherons dans les chantiers qui depuis l'initiative de Philémon Wright se sont ouvert tout le long de l'Ottawa et de ses affluents et dont Mgr Guigues en 1860 évalue l'erffectif à 20 000 ou 25 000 têtes; ils monopolisent la tâche dangereuse de convoyer les billots sur les rivières, de les assembler sur l'Ottawa en radeaux appelés [cages] auxquels ils feront sauter les rapides et qu'ils mèneront jusqu'à Québec: ils sont irremplaçables dans ce métier de [voyageurs de cages]. Ainsi chaque année une inondation de jeunes Français, solides et entreprenants, se répand aux rives de l'Ottawa et de ses affluents; à coup sûr un certain nombre d'entre eux sont attirés par les terres vierges que la hache vient de libérer, y prennent un lot et s'établissent; tout un anneau d'établissements français enserre par l'arrière les groupes irlandais-anglais de la rivière et de la basse Gatineau. Sur l'Ottawa, les voyageurs de cages plantent à l'embouchure de la Gatineau une forte agglomération de 1 400 têtes; d'autres Français d'embauchent dans les scieries qui se montent de 1850 à 1880, puis dans les fabriques de papier qu'Ezra Eddy inaugure à Hull en 1876; cet afflux industriel fait passer les Français dans le canton de Hull de 244 têtes en 1851 à 4 461 vingt ans plus tard.


 


Ainsi cette région de l'Ottawa, qui a été longtemps un domaine britannique, a fini par passer aux mains des Français. Ceux-ci en 1851 ne faisait encore que 30 % de la population, 10 000 en face de 24 000 Irlandais-anglais. À la différence de leurs compatriotes du reste de la Province, ceux-ci ont continué de croître, grâce aux Irlandais-anglais; ils sont 39 000 en 1881. Mais à cette date, le flot français est monté à 40 000; les Canadiens ont désormais la majorité. Celle-ci ne fera dès lors que s'accroître. La minorité britannique en effet cesse de s'étoffer et bientôt elle s'étiole; elle atteint son maximum de 43 000 en 1891 et par la suite va s'effritant parce que les Anglais ont peu d'enfants et qu'ils s'en vont. Au contraire les Français progressent en moyenne de 10 000 têtes par recensement; en 1901 ils sont 62 400 contre 42 200 Britanniques; ils sont les maîtres de tous les comtés sauf celui de Pontiac, vrai réserve irlandaise-anglaise et leur prépondérance ne fera que se confirmer au XXe siècle.


 


La récupération des villes. --- Enfin la poussée britannique qui s'était si vigoureusement manifestée au milieu du XIXe siècle dans les deux villes principales est non moins vigourteusement arrêtée par une contre-attaque française.


 


Dans les deux villes, c'est l'avènement de l'industrie moderne qui a fait pencher la balance, tout comme il agissait dans les Cantons de l'Est et aux rives de l'Ottawa: dans les usines qui s'ouvrent, on ne peut se passer de la main-d'oeuvre canadienne, habile, facile à manier, laborieuse, enfin bon marché parce qu'abondante. Aussi les ruraux accourent-ils s'embaucher, enflant le contingent français. À Québec, celui-ci passe de 34 500 têtes en 1861 à 57 000 en 1901; or les Britanniques au même moment plient bagage, les Irlandais-anglais gagnent les Étarts-Unis, les Écossais-anglais rallient Montréal; ils étaient 24 000 en 1861 et ne sont plus que 10 800 en 1901, leur pourcentage étant tombé de 40% à 16%. Il ira s'afaissant de plus en plus au XXe siècle. Pour Montréal, on a vu que les Britanniques se sont assuré la majorité dès 1831 et qu'ils la gardent en 1861 avec une cohorte de 46 000 têtes dont le corps de bataille est irlandais-anglais; à cette date, les Français sont un peu moins de 44 000. Mais dès 1871 les Français sont un peu moins de 44 000. Mais dès 1871 les Français sont 57 000 et y surclassent les 48 000 Britanniques; au cours des 30 années suivantes, dans l'aglomération qui s'enfle démesurément, le pourcentage anglais fléchit régulièrement jusqu'à 33%, tandis que celui des Français se hausse à 63%; Montréal sera dorénavant une ville aux deux tiers française.


 


Admirable expansion canadienne du XIXe siècle! Dans les territoires où nous venons de la voir se répandre, les descendants des colons venus de France, au nombre de 140 000 à la fin du XVIIIe siècle, étaient 1 322 000 à la fin du XIXe. Nous verrons que déjà des cohortes avaient pénétré dans des districts écartée du Nord; nous allons même constater qu'une partie de la croissance spontanée de la race avait été engloutie dans l'émigration.


 


L'émigration des canadiens


 


Tout au long de notre épopée de la poussée française nous avons vu des Britanniques lâcher pied et quitter la Province. Rien de plus naturel: ils fuient cette invasion qui les enveloppe, pour retrouver ailleurs des frères de langue et de religion. Mais que les Canadiens, par centaines de mille, aient pu quitter leur pays pour vivre parmi les Yankees protestants requiert une explication.


 


Les causes de l'émigration. --- Ce phénomène, qui a tenu une si grande place dans l'évolution de Canada français, n'a jamais fait l'objet d'une étude d'ensemble. Aussi n'en abordons-nous l'explication qu'avec prudence.


 


À la base, nous voyons bien que la rapide croissance de la population française est responsable du mouvement; ce trop-plein d'hommes a besoin d'une expansion et la mobilité de la race les y entraîne. Mais ce n'est pas de la terre que les ruraux vont chercher aux États-Unis:ils sont en quête d'argent. Le plus ancien texte que nous ayons trouvé à propos de ce mouvement nous dit qu'en 1809 [les jeunes gens de Saint-Luc [plaine de Montréal] allaient travailler, en Vermont, à la coupe des bois aux bords du lac Champlain d'où ils rapportaient de très fortes gages]. Précieux document, qui atteste l'ancienneté du procédé ainsi que son caractère de déplacement temporaire. De même nous savons qu'au cours de la première moitié du siècle les gens de la Beauce vont l'hiver couper du bois au Maine, et si nombreux que dès 1939 il avait fallu créer à leur usage, en territoire américain, une mission dite du Kennebec. À la même époque les gens du Missisquoi voient passer des faucheurs en route pour les campagnes du Vermont. Ainsi au début, le mouvement paraît revêtir la forme d'une migration saisonnière, déplaçant des bûcherons et des faucheurs, qui vont acquérir un peu de numéraire pour s'acheter des terres chez eux.


 


Mais très vite ces Canadiens qui commencent à fréquenter la Nouvelle Angleterre s'aperçoivent qu'on y trouve d'autres moyens de gagner de l'argent: s'embaucher dans les usines qui y poussent comme champignons au milieu du XIXe siècle et qui ont grand besoin de main-d'oeuvre. Ils s'engagent donc, afin de [faire de l'argent pour les terres], dans les [grandes boutiques] [manufactures] des États yankees, pour des séjours de la plus brève durée possible: propriétaires endettés qui vont se refaire, journaliers en quête d'une somme qui leur permettra de monter une exploitation; il en est souvent qui y sont plusieurs fois. Cependant beaucoup de ces fabriques étaient des usines textiles, qui réclament une dense main-d'oeuvre féminine; les filles et les femmes furent donc bientôt du voyage, ce qui entraîne le déplacement de familles entières. Cette entrée des femmes dans le jeu est un phénomène considérable, car on ne saurait sous-estimer le rôle de l'élément féminin en matière d'émigration; c'est lui qui, au nom du mieux-être, est le plus porté à faire adopter à la famille de nouveaux foyers.


 


Ainsi des émigrants commencèrent-ils à s'installer [aux États], probablement avec l'idée d'un retour, mais qui y restèrent. Le mouvement d'émigration définitive va dès lors se précipiter, car lorsqu'un Canadien sait qu'il trouvera dans telle ville, tel quartier, des compatriotes qui parlent sa langue, pratiquent sa religion, il hésite moins à s'expatrier pour les rejoindre. On voit des groupes de familles partir en bloc de la même paroisse pour le Massachusetts ou le Rhode Island, surtout lorsqu'on sait qu'un prêtre canadien sera là-bas pour les accueillir. Jusqu'au bout il y a eu des retours et dans un grand nombre de paroisses nous avons trouvé des gens revenus des États-Unis; mais la plupart des émigrants y sont restés.


 


Donc, une migration de paysans en quête de ressources, cherchant courageusement à l'étranger le moyen de devenir chez eux d'honnêtes cultivateurs; un exode qui se veut temporaire. Mais il a vite tourné en expatriation définitive, comme la plupart des mouvements de ce type. L'émigration canadienne française rappelle étrangement notre émigration alpine; mais elle a roulé, au cours du XIXe siècle, un volumem autrement considérable.


 


L'ampleur de l'émigration. --- Nous ne disposons d'aucune statistique; la seule étude que nous connaissions, publiée en 1933, ne concerne que sept paroisses du Bord de l'Eau. Pour nous former une idée des effectifs mis en route et des rafles dues à ces départs, nous avons même des enquêtes dans les paroisses, puis nous avons mis en parallèle les excédents démographiques et les totaux de population extraits des recensements.


 


Les enquêtes sur le terrain --- et nous nous sommes renseigné sur la plupart des paroisses de la Province --- nous ont donné d'idée de déplacements d'une rare puissance. Les Cantons de l'Est, , proches de la Nouvelle Angleterre, et où les Canadiens pouvaient apprendre des premiers occupants quelques bribes d'anglais, ont été précocement et fortement éprouvés. Un mémoire (1851) de l'abbé Racine fait état de 25 000 départs au cours des cinq années qui ont précédé 1849. [Il ne se passe guère une journée, --- écrit en 1871 l'abbé Chartier à propos des Cantons --- sans que l'on voie des familles entières s'embarquer pour les États-Unis; partout on n'entend parler que de gens qui émigrent ou se proposent d'émigrer. ] Nos enquêtes ont largement confirmé ces indications: il n'y a pas une seule communauté qui n'ait été éprouvée par ces départs. On ne peut que pêcher quelques exemples significatifs. C'est Wotton où toutes les familles ont tâté des États-Unis et laissé beaucoup d'épaves en Maine, New Hampshire et Massachusetts; La Patrie, paroisse colonisée après 1870, d'où il est pourtant parti quelque 200 familles; des Beaucerons qui a peine installés dans le comté de Stanstead passent la frontière et qu'on retrouve ouvriers de fabrique dans le Massachusetts. On nous a assuré que Manchester du New Hampshire comprenait plus d'hommes de Thetford, cité de l'amiante, que Thetford lui-même; il n'y a pas 10 familles de la ville qui n'aient des parents aux États, et la plupart des anciens échevins sont allés y terminer leurs jours, chez les enfants. Pendant un siècle, l'émigration a ruisselé presque sans relâche des Cantons de l'Est.


 


Également voisine des États-Unis, bourrée de bonne heure d'une débordante population française, la plaine de Montréal s'est littéralement épanchée vers le paradis des dollars. Partout on nous y a entretenu des ravages de l'émigration. Voici les paroisses de l'Acadie, de Sherrington, qui ont vu partir de vraies cohortes vers les États yankees et celui de New-York; Saint-Bernard de Lacolle, ou 95% des familles ont participé à l'exode vers la Nouvelle-Angleterre et y ont laissé une parenté étendue; Saint-Césaire, où l'on affirme que toutes les familles ont fourni des émigrants; c'est par centaines qu'on compte les personnes qui ont quitté. Henryville, Clarenceville, Rougemont, Abbotsford, pour gagner les États. Ces localités sont du Sud; mais les comtés septentrionaux de la plaine n'ont pas échappé au mouvement: que ce soit de Soulanges, des Deux Montasgnes, de l'Assomption, de Verchères, des foules ont quitté le pays.


 


Ainsi la proximité de la frontière des Étatsdu Sud joue-t-elle à peine; en fait, ce sont toutes les régions de la Province qui ont été affectées. Nos enquêtes autour du lac Saint-Pierre nous ont montré qu'aucune paroisse n'avait manque de fournir son contingent, et quelques-unes avec une singulière abondance: à Saint-Cuthbert, un tiers des paroissiens parti en bloc, et les maisons fermées sur tout un rang. Les localités du Bord de l'Eau se sont vidées vers les États-Unis et de même toutes les paroisses du rebord des Laurentides. Au Sud de l'estuaire, le déménagement n'a pas été moins intense. La moitié de Saint-Charles est aux États-Unis et il n'est pas de famille qui ne compte autant ou plus de membres aux États-Unis qu'autour du clocher; Armagh a été littéralement dévasté par cette émigration. À peine s'était-elle garnie d'habitants que la Gaspésie commençait d'essaimer vers la Nouvelle-Angleterre: les jeunes paroisses du lac Saint-Jean elles-mêmes ont lâché des émigrants.


 


Nous avons donc affaire à un mouvement de très vaste ampleur. Il faut essayer de le traduire en chiffres.


 


Un essai d'évaluation. --- Le seul comptage précis que nous connaissions, publié en 1933, a porté sur sept paroisses rurales du fleuve dans la région de Trois-Rivières et pour une courte période: il donne pourtant une idée de l'intensité de l'exode. En une douzaine d'année (1880-1892) ces localités, peuplées en 1881 de 12 035 âmes, se sont délestés de 1 200 personnes parties aux États-Unis; ainsi ce bref intervalle a suffi pour rafler un dixième de la population.


 


Nous avons un moyen plus grossier d'évaluer les départs, en comparant les totaux de population fournis par les recensements aux excédents de naissances. L'exode vers les États-Unis s'est poursuivi jusqu'à la crise de 1929, où l'Amérique a strictement verrouillé ses frontières: il est donc possible d'utiliser les recensements jusqu'à celui de 1931. Dans la plaine de Montréal, la population s'accroît de 32 000 âmes entre 1851 et 1861, lorsque de splendides excédents de naissances auraient pu fournir 60 000 nouveaux citoyens. Entre 1861 et 1871, le capital humain de la plaine décroît de 27 000 têtes, lorsqu'il aurait dû s'accroître d'au moins 70 000; c'est donc que près de 100 000 personnes se sont volatilisées. En 1881, le total est resté identique à celui de 1871, indiquant que tout l'excédent a été dilapidé. Nouvelle perte de 9 000 en 1891, de 4 000 en 1901; sinla croissance a repris lentement au XXe siècle, la plaine n'en avait pas moins en 1931 12 000 têtes de moins qu'en 1860. Aucun doute donc que l'émigration n'ait dévoré tous les excédents de naissances et même un peu plus. Or ces excédents étaient de belle taille. Nous avons pu réunir les données démographiques de sept paroisses éparses à travers la plaine; leur examen indique qu'à elles seules ces 7 localités auraient dû assurer un accroissement de population de 50 000 personnes en un siècle. Dès lors, pour la plaine entière, ce serait une augmentation de plus de 300 000 têtes qui aurait été gâchée par l'émigration. Déduisant celles qui ont gagné Montréal et quelques transfuges qui se sont glissés dans les comtés orientaux de l'Ontario, nous sommes fondés à croire que plus de 250 000 personnes ont quitté la plaine pour les États-Unis.


 


Les autres parties de la Province nous fournissent le même motif:  depuis le milieu du XIXe siècle, une croissance paresseuse de la population, susceptible de tourner en diminution, alors que de substantiels excédents de naissances devraient assurer des augmentations massives. Autour du lac Saint-Pierre, l'accroissement du capital humain est freiné à partir de 1851, s'arrête en 1881, se transforme ensuite en décadence: entre 1881 et 1931, diominution de 9% qui monte à 20% de la population rurale, bien que le boni de naissances eût dû apporter chaque années une croissance supérieure de 1 500 têtes. C'est ainsi de 70 000 à 80 000 habitants que la région a perdus par émigration; dans les paroisses rurales, un citoyen sur deux. Rien que depuis 1891, l'émigration a raflé au moins 28 000 têtes dans les localités du Bord de l'Eau; avec le déchet antérieur, cela va chercher dans les 50 000. Nous avons calculé, pour la région de la base des Laurentides, qu'entre 1861 et 1931, 70 000 personnes avaient disparues, plus du tiers de la population. Dans les Cantons de l'Est, où l'émigration sévit depuis 1830, notre évaluation, qui s'est voulue modeste, arrive à une perte de 100 000 Français [ainsi que de 70 000 Britanniques]. Les vieilles paroisses du Sud de l'estuaire gagnent 3 000 âmes entre 1861 et 1901, bien que l'excédent moyen des naissances y dépasse 20 pour mille; des 75 000 nouveaux citoyens qu'elles auraient dû recruter au cours de ces 40 années, il n'en est donc resté que 3 000 et les autres se sont envolés. Faisant le compte pour 80 ans des données démographiques des basses paroisses de Charlevoix [rive gauche de l'estuaire], nous constatons qu'elles auraient dû s'accroître de 28 500 têtes; or leur boni n'est que de 5 200 et la perte ressort à 23 300; en quarante ans, dans la paroisse des Éboulements, on trouve face à face une croissance démographique de 1 781 âmes et une diminution de population de 741 habitants, ce qui signifie le départ de 2 522 personnes. À tous ces déchets, il faudrait ajouter ceux de la Gaspésie, des jeunes districts du Nord, de l'Ottawa, que nous n'avons pu calculer.


 


Récapitulant ces pertes, nous arrivons à un redoutable total de quelque 700 000 Canadiens qui ont quitté leurs glèbes, et il est fort possible que le chiffre soit insuffisant. Là-dessus, nous estimons que l'immense majorité a pris le chemin des États-Unis, car la colonisation de la Prairies, qui s'ouvre à partir de 1890, les a peu tentés, ce qui prouve qu'ils cherchaient de l'argent et non des terres; c'est dommage pour leur influence dans la Confédération. Nous retrouvons la grande masse de nos émigrants au-delà de la frontière américaine: un fort peloton à Chicago, un autre à Détroit, mais le gros en Nouvelle-Angleterre, dans les villes du Maine, du New Hampshire, du Massachusetts, du Rhode Island. Il est des cités où la population d'origine française est majoritaire, telle Woonsocket où des 50 000 habitants quatre cinquièmes sont dans ce cas; plusieurs villes ont des maires Canadiens. Ils essaient, aidés par leurs prêtres, de conserver l'usage de leur langue, ce qui ne va pas sans grosses difficultés; beaucoup sont groupés à cet effet dans la vivante Société Saint-Jean-Baptiste d'Amérique. Ils n'en sont pas moins perdus pour la Province.


 


Une réaction: La conquête du Nord


 


Le danger que faisaitr courir au peuplement français cette massive émigration a été reconnu de bonne heure et a suscité des réactions. Les prêtres, qui sont  depuis 1760 les conducteurs et les inspirayeurs des Canadiens, dès le milieu du XIXe siècle s'avisent qu'il faut trouver des dérivatifs, découvrir dans la Province même de nouveaux territoires à coloniser, où déverser ces foules trop à l'étroit dans les vieilles paroisses; on procurera à ces hommes, gratis ou a peu près, cette terre dont ils sont tentés d'aller quêter le prix aux États-Unis. Ainsi vont s'ouvrir, sous la houlette de pasteurs entreprenants et dévoués, la colonisation du Saguenay-lac Saint-Jean, celle de l'intérieur des Laurentides, celle de l'Abitibi-Témiscamingue.


 


Le Saguenay-lac Saint-Jean. --- Tous ces territoires du Nord ont été jusque vers 1850 une véritable zone interdite, réservée aux opérations de la Compagnie de la Baie d'Hudson, héritière des Postes du Roi; aucun défrichement agricole n'y était toléré. Les premiers Canadiens à risquer un établissement le long du Saguenay, des paysans de la Malbaie, se présentèrent donc comme bûcherons et commencèrent en effet, en 1838, à couper furieusement au fond de la baie Haha du Pin Blanc, qu'un Anglais établi à Québec, W. Price, expédie en Angleterre; ils ne tardèrent pas dailleurs à devenir de simples salariés de Price. Presque aussitôt après (1842) s'installe au vieux poste de Chicoutimi un aventurier écossais, Mac Leod, qui crée une scierie et recrute des bûcherons; ceux-ci accourent et dès 1856 Chicoutimi déborde de 2 200 habitants. La colonisation du Saguenay débute ainsi sous le signe du bois: fâcheuse empreinte, dont on se débarrasse difficilement. Sans doute le Gouvernement avait levé en 1842 l'interdit jeté par la Baie d'Hudson et on pouvait dorénavant faire de la terre. Mais les colons trouvaient plus de profits à s'employer au bûchage l'hiver, aux scieries l'été; le défrichement procédait avec négligence et un peu au hasard, parmi les brûlés. Heureusement la vrai colonisation était déjà en route, sous la ferme direction de l'abbé F. Hébert.


 


Hébert était curé de Saint-Pascal, une des débordantes paroisses du Sud de l'estuaire; il conçoit l'idée d'éviter à ses hommes la tentation des États-Unis, en leur procurant à bon compte des terres fertiles aux rives du lac Saint-Jean. Pour cela il met sur pied en 1849 une Société de l'Islet-Kamouraska, à laquelle le Gouvernement accorde des lots et qui se charge des premiers frais. Hébert lui-même est sur place dans l'été de 1849 pour commencer un chemin entre la baie Haha et les terrasses d'argile du Sud du lac; le chemin est achevé en 1850 et plus de 100 personnes sont installées en 1851 à l'emplacement qui sera Hébertville. Puis le chemin, désormais nommé Grand chemin Kénogami, se prolonge vers l'Ouest, sur la rive méridionale du lac; les premiers colons arrivent en 1855 à Roberval, dirigés par une autre Société qu'à fondée le curé de Beauport [près de Québec]; en 1865 les premières cabanes de bois rond se bâtissent à Saint-Prime, en 1866 à Saint-Félicien; on ouvre en 1877 Saint-Méthode, en 1879 Normandin, en 1885 Albanel. En une trentaine d'années depuis l'arrivée d'Hébert, une colonisation rurale a commencé d'aménager tout le pourtour méridional et occidental du lac. La pousse est si vigoureuse qu'elle déborde sur la rive Nord et qu'en 1895 le cercle du défrichement est bouclé autour de la nappe d'eau. C'est un grand succès; une nouvelle province a été organisée, à laquelle l'industrie procure d'autres ressources depuis la fin du siècle. Vide d'habitants en 1835, le Saguenay-lac Saint-Jean en a 5 400 en 1851, 17 500 en 1871, 25 000 en 1881. Un faible accroissement [3 800 têtes] au cours des dix années suivantes fait flairer des départs aux États-Unis; mais la montée appuyée sur l'industrie, repart énergiquement en 1901 [38 000]; en 1921 on arrive às 73 000 et en 1931 à 106 000. La région est devenue un des beaux fleurons de la Province.


 


La pénétration des Laurentides. --- Non moins décidée s'est manifestée l'initiative des prêtres qui vont planter des colons à travers les Laurentides. Pourtant, aucune poussée ne s'est manifestée à l'Est, en fonction d'obstacles variés. Derrière Québec, une nature revêche écarte les défricheurs: les épaisses boursouflures du Parc des Laurentides, auxquelles les commissaires-enquêteurs de 1830 attribuent [une hauteur gigantesque], n'attirent pas les colons; ce relief difficile, accablé de pluies et de neige, reste inviolé. Plus curieuse est l'inhibition dont reste frappée la vallée du Saint-Maurice, toute drapée de terrasses, et qui pourtant, en dehors de la récente aglomération industrielle de la Tuque, n'abrite que quelques maigres hameaux de cultivateurs; il nous semble qu'une tenace action des Compagnies d'exploitation du bois est responsable de cette abstentation. C'est à l'Ouest du Saint-Maurice que les Canadiens, conquis par les prêtres, pénètrent profondément dans les Laurentides au départ de la plaine de Montréal.


 


En 1862 l'abbé Brassard, curé de Saint-Paul de Joliette, se décide à fonder une colonie à l'arrière et part dans les bois reconnaître un emplacement. Il en découvre un sur la haute Mattawin, affluent de droite du Saint-Maurice et y fixe les premiers défricheurs; ainsi naît , à 70 kilomètres du bord du bas pays, Saint-Michel des Saints, paroisse de 900 âmes dès 1883; en 1886 s'établit à proximité un autre groupe, Saint-Zénon, adulte en 1889. Il faut admirer la foi désintéressée de Brassard, sacrifiant toute sa petite fortune pour ériger en plein bois deux colonies vite prospères.


 


Quelques années plus tard entre en scène le curé Labelle, vrai type de conducteurs d'hommes, géant de six pieds, jovial, enthousiaste, grand mangeur, grand fumeur, grand causeur, rappelant le tempérament des aventuriers-découvreurs du XVIIe siècle. Nommé en 1868 curé de Saint-Jérôme, dès lors bonne grosse paroisse à l'orée de la plaine, il eût pu y couler des jours paisibles. Mais il était dévoré d'idées et d'action. Il discerne le danger américain: [l'émigration nous dévore], s'écrie-t-il, et il la qualifie de [cimetièrre de notre race]. Au lieu d'aller se perdre aux États-Unis, pourquoi les Canadiens ne s'enfonceraient-ils pas dans l'immense Nord à peine effleuré pour en faire un domaine français? Il faut [s'emparer du sol] et pour cela construire une voie ferrée qui traversera les solitudes, permettant ainsi aux Canadiens de coloniser tout le Bouclier jusqu'à Winnipeg. Il ne prêche pas qu'en paroles: toujours en route, faisant 56 tournées dans son Nord, en canot, en cariole, à pied; mais aussi en démarches incessantes à Montréal, à Ottawa, à Québec, discutant avec les ministres, les bureaux, les hommes d'affaires, ouvrant des campagnes de presse, organisant des sociétés de colonisation. Il essaie en vain d'intéresser la France à son oeuvre et d'y recruter des colons; il y fait à cet effet deux voyages. Il a ainsi dépensé ses forces et son argent avec la plus magnifique libéralité, jusqu'à laisser ses créanciers saisir ses meubles.


 


Du moins le succès est-il venu: les Laurentides sont pénétrées au Nord-Ouest de la plaine de Montréal. Dès 1872 on ouvre des chemins, le long desquels s'avancent les défricheurs, des gens de la plaine auxquels se mêlent quelques originaires des Cantons de l'Est. De la Rivière du Nord, les colons passent à la haute vallée de la Rivière Rouge où Nominingue est occupé en 1885; tout l'arrière des comtés de Terrebonne et de Montcalm grouille de colons. Mais déjà des intrépides se sont aventurés sur la haute Lièvre; en 1886 se forme l'établissement qui sera la petite ville de Mont-Laurier. Derrière eux, l'infatiguable Labelle pousse la voie ferrée, qu'il a déjà réussi à amener de Montréal à Saint-Jérôme, à travers les nouvelles terres de colonisation; lorsqu'il meurt à la peine en 1891, les chantiers du chemin de fer ont atteint la Rivière Rouge. La locomotive arrive en 1893 au village du Rapide des Iroquois, qui prend le nom de Labelle; en 1904 elle est à Nominingue, en 1909 à Mont-Laurier. Les colons suivent; un nouveau comté, dit de Labelle, est organisé, qui compte plus de 20 000 âmes en 1931, là où ne vivaient cinquante ans avant que quelques Sauvages. Les Laurentides sont occupées jusqu'à 160 kilomètres au Nord-Ouest de Saint-Jérôme.


 


Il était difficile de pousser plus loin l'oeuvre de ces prêtres enthousiastes. À mesure que s'enfonçant dans le Nord on s'approche de la ligne de partage, avec l'altitude qui s'élève le climat se fait plus dur; la moraine est moins épaisse et plus grossière, les étangs deviennent innombrables. Une seule trouée peut-être abordée, tout à l'Ouest, celle du Témiscamingue, en arrière de laquelle s'étendent les fertiles terres [planches] de l'Abitibi.


 


Témiscamingue et Abitibi. --- Le Témiscamingue est un peu un lac Saint-Jean; une dépression pratiquée dans des assises friables d'âge primaire, que les glaciers ont approfondie en une vaste cuvette lacustre ourlée de terrasses alluviales. Il est vrai qu'en venant du Sud, l'accès est moins aisé que ne l'est pour le lac Saint-Jean la voie du Saguenay; il faut se glisser le long de la vallée raboteuse et étroite du haut Ottawa, où la rivière culbute en dangereux rapides. La pénétration vers les fertiles terres des bords du lac, dotées comme on l'a vu d'un climat favorable, ne pouvait donc aller aussi vite que sur les bords du haut Saguenay.


 


Le mouvement a été déclenché par des missionnaires, les pères Oblats. Constatant que les chantiers de bois commençaient à grignoter les forêts autour du lac et que déjà de hardis défricheurs s'aventuraient à leur suite, les pères résolurent de discipliner et d'accélérer la poussée. Le P, Paradis publia en 1884 un mémoire retentissant sur les mérites des terroirs témiscamiens; la même année, le P, Gendreau organisait à Ottawa un Société de colonisation, recueillait des fonds et avec cet argent aménageait des tramways à chevaux contournant les rapides. Ainsi en 1886 le goulot du bas était forcé; les tramways Gendreau devinrent la voie d'accès du Témiscamingue jusqu'en 1896 où le Canadien Pacific leur substitue une voie ferrée. Les colons profitent de ces accès; de 222 habitants en 1885, on passe à 3080 en 1906, en 1911 à 8 500. Quelle qu'ait pu être l'exubérance de la natalité, l'essentiel de ce gonflement ne peut être attribué qu'à une puissante immigration. Mais déjà ce Témiscamingue rural est plein, car sa population ne passe qu'à 10 500 en 1921; si le comté tout entier décroche 20 600 en 1931, c'est qu'aux paroisses rurales vient de s'ajouter un dynamique centre minier, dont l'avènement est lié au développement de l'Abitibi.


 


L'Abitibi est le tard-venu de la Province. Cette fertile plaine avait contre elle d'être difficilement accessible des pays du Saint-Laurent, dont la séparait un épais manteau de sauvagerie, les forêts, les rocs, les lacs ety les marais des hautes Laurentides. La moins mauvaise des routes était celle du lac Témiscamingue, quoique longue et contournée. Mais le long de cette direction les Chantiers de bois, qui partout dans ces Laurentides ont frayé la voie aux colons, n'ont pas dépassé la ligne de partage des eaux car au-delà les rivières, qui coulent vers la baie d'Hudson, ne peuvent transporter les bûches vers les lieux d'utilisation, établis aux rives de l'Ottawa et du Saint-Laurent. Ainsi l'Abitibi n'a pas connu la phase des bûcherons précédant et préparant la colonisation; aussi restait-il inviolé et vide tandis que le Témiscamingue faisait son plein. Le déblocage vint brusquement et procéda d'une cause extérieure. Le Gouvernement fédéral décida en 1906 d'ouvrir une nouvelle voie ferrée, dite le Transcontinental, joignant Québec à Winnipeg et qui réalise le vieux rêve du curé Labelle; son tracé passe par la plaine abitibienne. Les travaux commencent en 1907 et sont achevés en 1913; simultanément la Province faisait procéder aux arpentages et donnait aux cantons de beaux vieux noms français, ceux des régiments de l'armée de Montcalm et de leurs chefs. L'Abitibi était ouvert d'un seul coup; il ne restait qu'à y placer des hommes.


 


Mais ces hommes, il fallait les appeler. L'entréa brusquée de l'Abitibi dans le circuit de la colonisation créait une situation entièrement nouvelle, car les défricheurs n'avaient pas été alertés, comme précédemment, par les travailleurs de chantiers. Une besogne de propagande d'abord, d'assistance aux colons ensuite, était donc nécessaire; le Gouvernement de la Province n'y faillit pas et il eut la main heureuse dans le choix des exécutants. Le recruteur, c'est l'abbé Ivanhoé Caron, qui va se dévouer à sa tâche comme un autre Labelle, propagantiste qui suscite des vocations de défricheur par l'écrit et par la parole, en même temps convoyeur, groupant et faisant voyager ses ouailles, les hébergeant provisoirement à l'arrivée. Là les attend l'agent des terres, Victor Authier, qui les débrouille, les guide dans le choix des lots, les encourage et les réconforte dans les pénibles tâches des débuts; ces deux hommes désintéressés ont lancé l'Abitibi. Le succès a vite répondu à leurs efforts. Il n'y a pas 100 personnes installées à demeure e 1911, mais le recrutement de 1921 y dénombre 13 200 têtes, venus de toutes les parties de la Province; déjà il s'agit de 20 300 en 1927. Il est vrai que la grande crise de 1929 vient freiner la croissance: l'Abitibi de 1931 ne compte que 22 300 habitants. Mais cette crise va être l'occasion d'une transformation complète des procédés de colonisation, qui va entraîner une magnifique expansion.


 


La crise en effet, par le marasme infligé aux activités urbaines et étendu par osmose à celles des campagnes, engendrait de telles quantités de chômeurs que les autorités, harcelées par l'opinion publique, durent improviser des plans pour établir sur des terres disponibles le plus grand nombre possible de ces familles privées de ressources. Ainsi fut mis en application en 1932 un plan Gordon d'inspiration fédérale; sa portée s'étant vite révélée insuffisante, la Province lança en 1934 un plan Vautrin plus audacieux, qui prenait à sa charge le transport des colons, leur hébergement dans des camps provisoires, le versement de primes d'encouragement. Des centaines de familles furent ainsi établies autour du lac Saint-Jean, sur les plateaux au Sud de l'estuaire; mais nulle part le flot n'a été aussi puiissant que sur les terres libres de l'Abitibi et du Nord-Témiscaminmgue contigu. On peut évaluer à 9 000 le nombre de personnes que le plan Gordon a jetées dans les deux districts, à 45 000 celles qu'y a poussées le plan Vautrin; en quatre ans, la population des deux régions était plus que doublée.


 


Il est vrai qu'un reflux a bientôt suivi; beaucoup de ces chômeurs urbains n'avaient accepté qu'avec répugnance ce [retour à la terre]; les improvisations du plan Vautrin avaient entraîné de nombreux mécomptes. On peut estimer que deux tiers des nouveaux colons ont lâché pied; il est vrai qu'une partie d'entre eux s'est dirigée vers les exploitsations minières qui s'ouvraient, à cheval sur l'Abitibi et le Témiscamingue. D'autre part le Gouvernement de la Province, instruit par les défectuosités des plans de 1932 et 1934, forge une nouvelle politique de colonisation. Une bienfaisante averse de primes précède le défrichement et en accompagne le progrès; l'État rétribue des infirmières et des institutrices affectées à la nouvelle colonie; il classifie dans chaque canton les lots aptes à être cultivés en excluant les autres, établit les chemins de rangs; voici même qu'à l'avance il bâtit l'église, Nous sommes loin de l'ancienne conception, en usage encore il y a cinquante ans, du défricheur poussé par la nécessité et l'esprit d'aventure, qui s'enfonçait seul dans le bois, nanti de sa hache, de sa sciotte et d'une poche de farine: aujourd'hui l'État guette le nouveau venu pour le conduire à sa future terre en l'entourant de prévenances et en lui offrant de l'argent.


 


Les résultats prouvent que ces nouvelles directives, qui ont déjà le mérite d'être humaines, ont été consacrées par le succès, Le Témiscamingue et l'Abitibi ont connu un extraordinaire développement, aidé d'ailleurs par les progrès de l'industrie minière et soutenu par un invraisemblable excédent de naissances de 30 pour mille, dû à un taux élevé de natalité et au prodigieux coefficient de mortalité de 6,5 pour mille. Les deux régions avaient 26 000 habitants en 1921, 44 000 en 1931; mais les voici à 108 000 en 12941, à 141 500 en 1951; né vers 1911, l'Abitibi, quarante ans plus tard, compte 85 000 âmes. Une nouvelle fois, l'expansion canadienne s'est donné carrière sur le sol national, derechef entraînée par ses prêtres, mais maintenant entourée de la sollicitude de son Gouvernement.


 


L'état actuel du peuplement


 


L'aménagement de l'Abitibi représente la dernière colonisation de masse effectuée à travers la Province; depuis qu'elle a été mise en place, il ne reste à signaler que les minces poussées que l'exploitation minière a provoquées récemment vers le Grand Nord, au delà du lac Saint-Jean [Chibougamau] et en plein Labrador [Shefferville]. Ainsi le peuplement est en place et il nous est loisible d'en examiner la répartition comme la composition. Nous constaterons le remarquable accroissement qu'a apporté le XXe siècle; nous observerons d'ailleurs que cette poussée comporte de fortes différences régionales. Enfin nous verrons que cette croissance est le fait de l'élément français, dont la prépondérance est désormais incontestée.


 


La poussée du XXe siècle et ses causes. --- La Province avait 1 649 000 habitants en 1901; elle en compte 4 628 000 en 1956; le progrès, en un peu plus d'un demi-siècle, est de 180 pour cent. De décennie en décennie, l'accroissement s'est poursuivi; moins vigoureux entre 1931 et 1941, lorsque sévissait la crise économique, il s'est précipité à partir de 1941 et surtout de 1951; entre cette date et 1956, la Province a gagné 573 000 âmes.


 


L'immigration a eu une part dans cette croissance. Assez active après la guerre de 1914, elle s'est assoupie lors de la grande crise et au cours de la seconde guerre mondiale; de 1930 à 1945, la Province n'as touché que 33 000 immigrants. Un flot plus impétueux a coulé depuis le début de 1946: 272 000 personnes entrées en onze ans. Pourtant cet afflux est loin de rendre compte des progrès du peuplement. Les 23 000 entrées de la décennie 1932-41 ne sont qu'une goutte d'eau dans l'accroissement de 457 000 têtes que connaît alors la Province; entre 1941 et 1951 la montée est de 674 000, que l'immigration ne nourrit qu'à concurrence de 139 000 âmes; elle ne compte que pour 151 500 personnes dans la progression de 573 000 qui intervient entre 1951 et 1956. Encore faudrait-il être sûr que tous ces immigrants sont restés, ce qui n'est pas le cas. Ces nouveaux venus sont de provenance très mêlée. Au cours des 11 années 1946 à 1956, qui ont connu les gros arrivages, les Britanniques gardent la tête avec 50 900 individus. Mais les Italiens les serrent de près, avec 43 400, que suivent 33 200 Allemands, 22 400 Juifs, 16 700 têtes en provenance des États-Unis, 15 700 Polonais, 9 413 Baltes, 7 100 Ukrainiens, près de7 000 Hollandais, 5 000 Grecs, puis des Yougoslaves, des Hongrois, des Tchèques, des Suisses, des Autrichiens, quelques Portugais, Russes, Scandinaves, Espagnols,
1 660 Jaunes. La plupart de ces allogènes adoptent la langue des puissants, des riches: ils s'anglicisent. L'élément français s'enrichit beaucoup moins de ces rapports extérieurs; tout au plus peut-il s'incorporer les 20 600 émigrants débarqués de France [jamais on n'en avait tant vu depuis le XVIIIe siècle], la plupart des 5 400 Belges et quelques Italiens.


 


Mais on a observé que l'immigration n'était qu'un facteur secondaire de la croissance, Ce qui gonfle les recensements, ce sont les substantiels excédents des naissances sur les décès. Sans doute les coefficients de natalité tendent-ils à décroître depuis le début du siècle, --- tout en restant fort honorables ---; mais comme le taux de mortalité baisse plus vite encore, les excédents n'en sont que plus somptueux. Entre 1926 et 1935, la natalité moyenne de la Province est de 28,5 pour mille, la mortalité de 12, 3, ce qui assure un confortable excédent de 16,2 pour mille, soit 46 575 nouveaux citoyens par an, 465 750 pour la décennie. Le taux des naissances a de nouveau baissé entre 1936 et 1945 et se tient à 26,5; mais la mortalité n'a pas moins fléchi [10,2], si bien que l'excédent, plutôt renforcé [16,3] fournit pour la décennie un nouveau renfort de 543 000 têtes. Mieux encore: depuis 1946 la natalité du Canada, comme celle des États-Unis, a repris de l'élan; le taux de la Province, pour 1946-1955, est remonté à 27,3 pour mille, tandis que la mortalité reculait à 8,5. Ainsi l'excédent a gagné plus de 2 points et a atteint 18,8 pour mille [en France, un peu moins de 7 pour mille]; cela signifie 76 250 personnes de plus par an, 762 000 en dix ans. C'est bien à ces puissants apports, beaucoup plus qu'à l'immigration, qu'est due l'extraordinaire augmentation contemporaine de la Province: presque 1 300 000 de plus en 1956 qu'en 1941. Voilà de quoi renforcer l'élément français, dont les conditions démographiques sont très supérieures à celles des Britanniques.


 


Les variétés démographiques régionales. --- Les moyennes de la Province dissimulent en effet de fortes inégalités, qui sont le plus souvent à l'avantage des Français.


 


Certaines régions présentent d'étourdissants coefficients de natalité en même temps que des taux remarquablement restreints de mortalité, ce qui leur vaut d'incroyables excédents: or ce sont les districts purement français. Le plus bel excédent pour 1946-55, un étourdissant 37,1 pour mille [double de la moyenne provinciale] est offert par le comté de Gaspé-Ouest; cette population toute française de pêcheurs, les descendants des émigrants venus au XIXe siècle de Montmagny, apporte les taux de 45,5 naissances et 8,4 décès aux 1 000 habitants. Les régions de peuplement récent ne sont pas moins favorisées: ces jeunes population ont une forte natalité et une mortalité d'autant plus restreinte que la proportion de vieillards est peu élevée. Ainsi voit-on le taux des naissances dépasser 40 pour mille en Abitibi, dans les trois comtés du lac Saint-Jean, dans certains comtés du Sud de l'estuaire [Matane, Matapédia, Témiscouata] où la colonisation est active depuis vingt-cinq ans; dans les mêmes régions, les coefficients de mortalité peuvent êtrte anormalement faibles: 7,3 pour mille en Témiscouta, 7,2 dans Chicoutimi, 7,1 dans le Lac Saint-Jean Est et Matapédia, 6,7 en Abitibi, 6,4 le long de la côte Nord, 6,2 en Témiscamingue, taux vraiment extraordinaire. ASinsi ces comtés sont-ils dotés de magnifiques excédents, qui sont parmi les plus remarquables du monde: 35, 5 pour Chicoutimi, 35,2 pour le lac Saint-Jean-Est, 34,6 en Abitibi et Témiscouta, plus de trente pour mille encore dans les comtés de Témiscamingues, Roberval, Matane, Matapédia, Rimouski, Drummond, la Côte Nord. Le croît naturel de ces douze comtés monte à 19 800 têtes par an, soit quelque 200 000 pour la décennie 1946-1955: une inondation!


 


Mais il est d'autres parties de la Province où l'élan vital est moins puissant, sans cesser pour cela d'être fort honorable. Ce sont d'abord des comtés ruraux qui ont gardé une forte minorité britannique. Les Anglais ont moins d'enfants que les Français et ainsi le taux de natalité se trouve-t-il abaissé; beaucoup d'entre eux sont des gens âgés dont les enfants ont rallié Montréal ou l'Ontario, ce qui relève le coefficient de mortalité. Le cas du comté de Brome, qui conserve 44% de Britanniques, est démonstratif; il présente le plus faible coefficient de natalité de la Province [20,9 pour mille, ce qui n'est déjà pas mal], un des plus forts taux de mortalité [9,6] et dès lors le plus maigre des excédents de naissances, 11,3 pour mille, résultat qui serait tenu pour honorable en France. De même Huntington, où les Anglais gardent 35% de la population, n'a que 16,3 d'excédent; dans les comtés de Pontiac [45% de Britanniques] et d'Argenteuil [33%], les excédents ne montent encore qu'à 18,4 et 18,6 pour mille. Cependant il est aussi des comtés tout français dont les conditions démographiques sont moins bonnes que celles du reste de la Province. Dans ceux de Nicolet, Yamaska, Saint-Hyacinthe, Soulanges, la proportion de Français varie de 95 à 99%; or l'excédent des naissances n'est que de 14,6 pour mille dans Soulanges, de 17,5 à 17,8 dans les autres. Il s'agit de terroirs de colonisation déjà ancienne, de bonne heure complètement garnis et où l'émigration est une vieille tradition; ces comtés continuent à expédier vers l'extérieur leurs éléments jeunes, ce qui vieillit la population; de là des taux moins élevés de naissances [23,5 pour mille dans Soulanges] et une mortalité supérieure à celle de la Province [10 dans Saint-Hyacinthe].


 


Enfin les conditions démographiques des deux grandes villes sont inférieures à la moyenne de la Province. La nuance est encore fugitive pour Québec, où cependant on compte un peu moins de naissances, un peu plus de décès que dans les résultats globaux. Mais il n'y a pas d'hésitations à propos de l'île de Montréal, où le taux des naissances [25 pour mille] est l'un des trois plus faibles de la Province, tandis que celui des décès est le plus élevé de tous [10,6 pour mille]; de là un maigre excédent de 14,4. Il se peut que le contrôle de la natalité soit plus effectif dans les villes, et par ailleurs les Français ne font que 67,6% de l'effectif montréalais; il est également possible que la présence de grands hôpitaux y augmente le taux de mortalité. Les conséquences en tout cas sont considérables, car l'île de Montréal enferme un peu plus du tiers des habitants de la Province. Qu'on l'exclue des calculs et les taux se transforment: celui des naissances dépasse 30, celui des décès baisse à 8 et l'excédent arrive à 22 pour mille.


 


Ces contrastes démographiques semblent indiquer que l'augmentation constatée entre 1901 et 1956 n'a pas été identique à travers la Province. Nous allons découvrir en effet des accroissements régionaux fort contrastés. Mais la plupart ne se présentent pas dans le sens où on les attendrait.


 


Les variétés régionales d'augmentation. --- L'accroissement global de la Province au cours de ces cinquante-cinq années est de 180%. Or la plupart des régions apportent des proportions inférieures à ce taux.


 


La région de l'Ottawa [comtés d'Argenteuil, Papineau, Gatineau, Hull et Pontiac] avait 106 400 habitants en 1901, 189500 en 1956; elle ne s'est accrue que de 78%. Encore le développement de la ville de Hull contribue-t-il pour près de la moitié à cette expansion. L'apport des districts ruraux est donc faible: Papineau n'a gagné que 17% et Pontiac n'a pas bougé: 21 442 âmes en 1901, 20 995 en 1956.


 


La population des Cantons de l'Est a juste doublé [101%] de 262 000 à 527 000. Mais ici également la poussée urbaine s'attribue la plus grande part du développement, avec Victoriaville, Thetford-Mines, Drummondville, Granby, Magog et beaucoup d'autres plus modestes; à elle seule Sherbrooke procure près du cinquième de la croissance totale des Cantons. Mais les groupes ruraux n'ont guère progressé. Brome est passé de 13 397 à 13 790; sans doute, c'est un comté demi-anglais aux conditions démographiques médiocres. Mais Wolfe, qui est tout français, n'à crû que de 15%. Dans la plaine de Montréal, la responsabilité de la croissance [115%] revient aux comtés qui possèdent des villes et en particulier à celui de Chambly dont la population a presque décuplé; mais le groupe humain des quatres comtés ruraux de Bagot, Huntington, Napierville et Soulanges ne s'est enflé que de 50 700 à 54 400 têtes. Les comtés en façade sur le Saint-Laurent, de Québec à Sorel, ont gagné 139%, grâce au développement de Québec, de Trois-Rivières, de Shawinigan, de Sorel, mais ceux de Maskinongé, Berthier, Lotbinière, Nicolet et Yamaska n'ont progressé en bloc que de 21%. Enfin ni la Rive Sud de l'estuaire [118%] ni la Gaspésie [122%] n'ont réalisé une croissance comparable à celle de la Province.


 


Il y a donc à coup sûr des fuites, particulièrement dans les comtés ruraux dont certains ont moins d'habitants en 1956 qu'en 1901. Or les conditions démographiques, même les moins brillantes, comportent partout des excédents de naissances. Le plus mince de ces excédents, celui de Brome  [11,3 pour mille] appliqué aux 55 années, vaudrait au comté une augmentation supérieure à 8 300 âmes, tandis que l'accroissement véritable n'a été que de 393 têtes. Ainsi quelque 8 000 personnes manquent à l'appel, ce qui signifie qu'elles ont quitté le comté. L'émigration a raflé à travers la Province une bonne part des superbes excédents dégagés par une situation démographique qu'on peut qualifier d'exceptionnelle. À titre d'exemple, nous avons procédés à une estimation grossière des départs dans deux régions, en comparant pour la période 1926-1956 les augmentations qu'aurait dû fournir le croît naturel aux accroissements réels indiqués par les recensements; nous constatons ainsi que la Gaspésie [inclus les îles de la Madeleine] a dû se délester de 19 000 têtes et que la Rive Sud de l'estuaire en a perdu 77 000.


 


Cette émigration n'est pas un fait nouveau; nous l'avons vue ravager la Province au XIXe siècle et au début du XXe. Mais depuis 1920 elle a changé d'objectifs; elle ne sort plus guère de la Province et vise désormais les marges à coloniser et les villes, qui les unes et les autres enregistrent les plus substantielles augmentations de population. Déjà la Côte Nord, grâce aux développements de Baie Comeau et de Sept Îles, a poussé de 172%; les trois comtés du Saguenay et du lac Saint-Jean sont passés de 37 000 têtes à 235 000 et leur abondante natalité n'a fourni qu'une partie de cet accroissement de 535%. L'Abitibi-Témiscamingue ne comptait pas 6 700 personnes en 1901 et en aligne
157 000 en 1956. Enfin toutes les villes participent à l'élan, même les petites; pour certaines, avec une véritable fougue. On a vu les progrès de Hull, de Sherbrooke; Trois-Rivières passe de moins de 10 000 à 50 000, Québec de 69 000 à 171 000. L'essentiel est l'ascension de Montréal, dont le groupe urbain progresse de 371 000 à 1 572 000, gagnant 324%; c'est vers la métropole que s'est dirigé l'essentiel de l'émigration de la Province.


 


Population urbaine et population rurale. --- Dès lors, les rapports entre les deux types de peuplement se sont considérablement transformés depuis 1901.


 


La Province a été longtemps solidement rurale. En 1871 encore, les campagnes comprenaient près des quatre cinquièmes de la population. Mais dès 1901 la masse rurale se contentait du pourcentage de 60,3, abandonnant aux villes celui de 39,7; ainsi la tendance ne date pas d'aujourd'hui et déjà à cette date le groupe de Montréal compte 22,5% des habitants du Québec. Le mouvement n'a fait que se précipiter depuis et en 1956 on dénombre à peu près exactement 30% de ruraux contre 70 de citadins. Montréal n'est plus seul d'ailleurs à animer ce progrès urbain; s'il groupe le tiers des habitants de la Province les autres villes ou bourgs, qui n'en contenaient que 17,2% en 1901, en recèlent aujourd'hui 36%.


 


On serait dès lors tenté de croire que les campagnes, qui lâchent si généreusement des hommes pour la ville, sont en voie de dépeuplement. Il n'en est rien; elles croissent moins vite que les agglomérations, mais elles croissent. Leur taux d'augmentation est même plus élevé au XXe siècle qu'au XIXe, lorsque sévissait l'émigration vers l'extérieur. Au cours des 30 années 1871-19012, cette population rurale n'a gagné que 8%, tandis que les 55 années suivantes apportent une croissance de 39% et là-dessus les 25 ans de 1931-1956 contribuent pour 30%. Les campagnes suivent d'un pas ralenti les progrès de la Province, mais elles les accompagnent. Sans doute la plus grande part de ces augmentations rurales des 50 dernières années est-elle acquise dans les régions de colonisation récente, Abitibi, Témiscamingue, lac Saint-Jean, territoires à l'arrière de la Rive Sud de l'estuaire, comté de Labelle dans les Laurentides. Du moins les vieux districts ruraux tiennent-ils bon. Pour ne considérer que les moins favorisés, nous constatons que depuis 1901 la population de l'île d'Orléans et celle du comté de Napierville se sont accrues de 18%, celle de Wolfe de 15%, celle de Bagot de 11; Brome a gagné 3% et Huntington 2. Parmi les quelques 70 divisions administratives que compte la Province, trois seulement accusent un déchet, de 2% à Soulanges, 2 dans Pontiac; seul Yamaska a été plus éprouvé avec 19% de moins d'habitants qu'en 1901, perte qui d'ailleurs était déjà acquise en 1931 et ne s'est pas aggravée depuis.


 


Ainsi les campagnes ne se dépeuplent pas; elles continuent à s'enfler lentement; tout au plus certaines d'entre elles, qui se considèrent comme pleines, demeurent-elles étales. Il ne faut pas grand-chose dans ces campagnes américaines pour qu'un territoire s'estime bourré à refus; les exploitations sont vastes et il reste beaucoup de bois. Ainsi les densités rurales sont-elles basses et c'est toujours une surprise pour un Européen de considérer combien sont faibles les taux là-bas comme un surpeuplement. La Gaspésie a 5,9 habitants au kilomètre carré; il est vrai que l'intérieur y est à peu près vide et que neuf dixièmes des 150 000 habitants vivent sur le littoral; au large, les pêcheurs des îles de la Madeleine sont 44 au kilomètre carré et c'est de beaucoup la plus forte densité rurale de la Province. Les comtés de Rive Sud de l'estuaire donnent 11,9, mais les plateaux de l'intérieur abaissent le taux et les vieilles paroisses du littoral doivent faire de 20 à 25. Les Cantons de l'Est donnent 22,1, y compris les villes qui y sont nombreuses et prospères; aussi glisse-t-on à 8,8 dans Frontenac, 10,1 dans Wolfe, 10,2 dans Compton, 10,9 dans Brome. Dans la riche plaine de Montréal, aucun district vraiment rural n'atteint 30: 27,7 dans Soulanges, 26,3 dans Napierville, 22,6 pour Bagot, 15,3 pour Huntington; de même au bord du Saint-Laurent on a 17,6 dans Yamaska, 19,3 dans Nicolet, 16 dans Lotbinière; l'île d'Orléans, colonisée depuis trois siècles, fait 25,4. Ce sont là des densités comparables à celles des plus médiocres campagnes françaises.


 


Ainsi les régions rurales de la Province, débordantes d'excédents de naissances, n'en gardent qu'une part restreinte et dirigent généreusement le reste vers les villes. La Province s'urbanise; en même temps elle devient deplus en plus française.


 


Le triomphe de l'élément français. --- Les remarquables conditions démographiques des Canadiens français leur valent des accroissements bien supérieurs aux apports de l'immigration britannique ou européenne. Aussi leur proportion s'est-elle accrue depuis un siècle. En 1851, où cette immigration anglaise a donné son grand effort, 24% de la population est d'origine britannique et le pourcentage des Français est de 75; en 1901 les Anglais ne sont plus que 17,5 tandis que les français bloquent 80%. Enfin en 1951 [les chiffres de 1956 n'ayant pas encore été publiés], les Français ont porté leur taux à 81,8, les Britanniques ont reflué à 12,1; les 6,1 qui restent sont des immigrants d'Europe et quelques indigènes.


 


Mais ces proportions ne donnent pas une idée exacte de la répartition des groupes raciaux; en fait, dans la plus grandes partie de la Province, les Français sont seuls ou a peu près. Dans la région du Sud de l'estuaire, ils sont 98,8% de la population; les Anglais 0,8%; là le comté de Montmagny est à coup sûr le plus français de la Province, comptant 24 420 têtes contre 67 britan







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