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Journal d’un militaire, 1940-1945 (3 - La conscription)
Ajouté le 11/28/2010 07:14:50 par lisejolin

L’enrôlement des hommes célibataires est décrété pour le 15 juillet 1940.  Beaucoup de personnes craignent que cette inscription soit qu’une étape vers la conscription.  Une course au mariage s’engage alors partout au Québec et les paroisses organisent des mariages de groupes. Des centaines de couples sont ainsi mariés au parc Jarry, à Montréal, dans l’espoir de se soustraire à la Loi sur l’enrôlement obligatoire.  D’autres jeunes hommes se cacheront dans les bois… 

 

Au moment de l’enrôlement, même si la limite d’âge était fixée entre 18 et 45 ans,  le groupe 20-24 ans était le plus important, suivi par les 16-19 ans.  C’étaient de jeunes soldats pour la plupart célibataires à quatre-vingt-onze pour cent.  Les raisons les plus souvent invoquées au moment de l’enrôlement sont l’aventure, le sens du devoir, le fait d’avoir été appelé par la Loi de la mobilisation des ressources nationales et le chômage.

 

Les officiers et les sous-officiers n’étaient pas obligés de parler anglais au moment de l’enrôlement et bon nombre comme moi-même l’ont appris alors qu’ils étaient en service actif.  La majorité des soldats n’avaient pas plus qu’une septième année. Le peu de militaires ayant fait des études plus poussées était en grande partie officiers. Certains des Canadiens français ont choisi l’artillerie, d’autres, les blindés mais beaucoup d’entre eux ‘ont été transférés par la suite à l’infanterie, et plus particulièrement dans les régiments canadiens-français, seules unités où l’on parlait le français.’

 

‘Camillien Houde, est arrêté le 6 août 1940 pour avoir appelé publiquement les citoyens à ne pas participer à l’enregistrement national décrété le 18 juin et prévu entre le 19 et 21 août pour tous les hommes et femmes de 16 à 60 ans.  Il sera libéré le 14 août  1944.’

 

Au début de la guerre, le premier ministre William Lyon Mackenzie King affirmait qu'il n'y aurait pas nécessairement de conscription.  ‘En temps de guerre, la conscription permet de constituer une armée en un court laps de temps. Ce sont habituellement les hommes en bonne santé appartenant à un groupe d'âge spécifique qui sont appelés sous les drapeaux’.  Beaucoup de Canadiens français et anglais se sont enrôlés comme moi pour soutenir l'Empire britannique et la France. C’était un combat pour la liberté et la démocratie contre le régime nazi.  D’autres, tout en approuvant l'entrée du Canada en guerre, étaient carrément contre ‘le service militaire obligatoire pour les opérations outre-mer’.

 

En 1942, ‘les Nazis contrôlent la majeure partie de l'Europe. Le gouvernement Canadien est soumis à des pressions de plus en plus fortes pour accroître l'effort de guerre canadien.’  À l'encontre de sa promesse faite antérieurement au peuple Canadien de ne pas imposer la conscription, le premier ministre Mackenzie King y va d’une « consultation populaire nationale » (plébiscite).  Les Canadiens votent majoritairement (seulement 28% au Québec) en faveur de la conscription.  Malgré l'appui majoritaire pour la conscription, Mackenzie King attend deux ans avant d'imposer la conscription et limite à 16 000 le nombre de soldats envoyés outre-mer, le 23 novembre 1944.

 

 

Angleterre, 1941

 

Pour des raisons de sécurité nationale, je ne puis donner des nouvelles de la guerre dans mes lettres car elles seraient censurées et probablement ne seraient pas envoyer à personne.  De toute façon avec la radio et les journaux, même soumis  à la Loi sur les mesures de guerre, tout le monde est aussi bien renseigné que nous et même peut-être plus.

 

Les raids aériens sont moins fréquents depuis quelques temps et les États-Unis coopèrent beaucoup avec nous dans ces jours-ci au conflit actuel.  Nous sommes en ration de tout et je n’ai presque plus de papier pour écrire.  Je vais donc arrêter là mes pensées en notant que dernièrement il y a eu encore de la malle qui a coulée.  Nous serons donc des centaines à ne pas avoir reçu nos missives d’outre-mer.

 

J’attendais avec impatience la lettre de pâpâ du 25 mai dernier. Je savais déjà que cette visite de Mlle Turcotte lui serait très agréable car c’est une personne très gentille et très sérieuse.  Les vacances arrivent bientôt pour Thérèse et Marie-Rose.  J’espère qu’elles en profiteront pour aider maman à la maison, chose que je ne peux pas faire actuellement.  Deux paires de bas, un outil pour repriser les bas et une tablette pour écrire faisait parti du dernier colis reçu.  Mais ce que j’apprécie surtout, ce sont les mots d’encouragements de mes parents et je suis toujours en attente de leur prochaine lettre.

 

Dernièrement j’ai reçu des nouvelles de Mlle Turcotte.  Elle me félicite pour mes bons parents. Je pense souvent à mon cher Lucien et j’espère que la guerre va finir bientôt.  S’il savait comme j’ai hâte d’avoir la chance de connaître son amie. Et Marie-Rose, elle doit s’ennuyer de son grand frère Léo?  Chère petite sœur, je n’ai pas pu lui envoyer le souvenir que je lui avais promis mais j’aimerais bien recevoir des nouvelles par sa propre main.  Je ne pensais jamais écrire de cette façon.  Ce n’est pas gênant, j’ai juste à écrire comme si je parlais à quelqu’un. C’est une vraie conversation avec moi-même.  Mais quel ennuie lorsque je n’ai pas de courrier à lire ou à écrire.  Aujourd’hui, un compagnon m’a parlé de jardin.  J’imagine bien celui des parents.  Les pieds des bons concombres doivent commercer à pousser, je serais bien curieux de voir ça. Cher journal, j’aurais encore bien des choses à te confier mais mes obligations m’appellent…

 

Même ici en Angleterre, je n’oublie pas mon devoir de chrétien.  Comme c’est le mois du Sacré-Cœur et vu que je fais partie de la ligue du Sacré-Cœur, je vais à la messe à tous les vendredis. Si je me souviens bien, la Ligue du Sacré-Coeur pour hommes a été fondée en 1883 par le Révérend Père Édouard Hamon. Le but de la société était  de propager et de maintenir l'esprit chrétien dans la famille et la paroisse.  Le Scapulaire du Sacré-Cœur a été approuvé comme Insigne officiel de la sainte Ligue par le pape Pie IX en 1877.  Il se compose d'une petite image du Cœur de Jésus peinte ou brodée sur un morceau d'étoffe et portant l'inscription Adveniat regnum tuum !, "Que votre règne arrive !".

 

Bien que la lettre de pâpâ soit datée du 27 mai, c’est seulement aujourd’hui le 26 juin que je la reçois.  Tout comme lui, je n’ai pas beaucoup de temps à moi.  Je vais donc m’empresser de lui répondre. Malgré que la majorité du continent européen soit entre les mains des nazis, ici les nouvelles sont un peu rassurantes.  Tout semble marcher en faveur des Anglais mais je ne peux pas écrire plus en détail.

 

 

La chaleur augmente de jour en jour.  Il paraît que dans les mois qui vont suivre, ça va être écrasant. Deux mois de repos s’en viennent pour mes deux plus jeunes sœurs, je suis certains qu’ils seront les bienvenus et surtout bien mérités. Je me dis parfois que si on avait sept jours de vacances à tous les trois mois, que si on était libre de se vêtir comme on l’entend, on se sentirait beaucoup plus à notre aise.  Ici on est obligé de toujours porter le respirateur ainsi que le “steel helmet” (casque) même dans le camp.  On mange même avec! On ne l’a pas à notre cou seulement quand on se couche.

 

Dans ma dernière lettre, j’ai dit à pâpâ que l’argent que je lui envoyais était pour lui, de faire ce qu’il voulait avec.  Hier le 10 juillet, j’ai reçu le colis de mes parents et de ma sœur Germaine contenant les objets que je leur avais demandés. Depuis une semaine nous sommes en guerre.  Ma santé est bonne mais qui sait si demain ou cette nuit même, je ne me retrouverai pas sur un lit d’hôpital. Je n’oublierai jamais les bons conseils de pâpâ qui me rappellent de me conduire comme un honnête homme. Si mes parents me voyaient, ils trouveraient que leur fils Léo a bien changé.  C’est lorsqu’on est loin de ceux qu’on aime qu’on s’aperçoit du bien qu’ils nous font.  Ces chers parents que j’aime plus que jamais, qu’est-ce que je donnerais pour me revoir auprès d’eux?  Je les comblerais de tous les soins et affections.

 

Mes camarades m’ont donnés le surnom de “Father” comme s’ils connaissaient le souhait que j’ai d’entrer en communauté.  Cette pensée me hante sans cesse. Je me trouve réellement chanceux de pouvoir offrir à mon Créateur mon travail et même ma vie, s’il la voulait. Il y a une chose qui me fait beaucoup de peine, je n’ai jamais reçu le chapelet de Gracia et l’abonnement que les sœurs m’avaient promis.  Dans cette revue je suis certain que j’aurais pu puiser toutes les bonnes choses que nous soldats, avons tant besoin. Ce qui me ferait le plus plaisir aujourd’hui, ce serait de pouvoir embrasser ma chère maman, ainsi que mes soeurs. Mais Dieu a besoin de moi, et tant qu’il jugera de me garder loin de ma famille, je ferai tout mon possible pour le bien servir.

 

Dans le lieu où on est, nous sommes privés de tout repos et nous manquons de distractions. Qu’il serait bon de pouvoir lire quelques journaux ainsi que des bulletins paroissiaux.  Il faudra que je demande à pâpâ…  Le principe du soldat est la propreté sur nous-mêmes et ensuite sur notre linge. J’aurais donc aussi besoin de quelques articles bien nécessaires comme des lames à rasoir et des serviettes.   Actuellement j’offre tout mon travail, mes privations, mes souffrances, mes ennuis pour que Dieu fasse connaître ma vocation et qu’il protège ma famille.

 

Août 1941, ça fait déjà plus d’un an que j’ai quitté mes chers parents et heureusement j’ai  échappé à bien des périls. De savoir que tous prient pour moi lors de la prière en famille du soir me fait un bien énorme.  Apparemment, maman aurait acheté une belle glacière électrique, pas d’eau à vider, froide à volonté et automatique. J’aimerais ça la voir, je crois bien que c’est commode. Les Anglaises non pas cette avantage, car je n’ai pas vu encore de ces choses ici.  L’électricité se fait au gaz et ce sont que des choses antiques.  Les habitants d’Angleterre sont loin en arrière de nous pour la modernité.  Pour le chauffage par exemple, ce sont que des anciens foyers et les maisons datent de très longtemps. 

 

Ces temps-ci, une chose m’inquiète.  C’est que mon cher Lucien n’est pas trop bien et ne sait pas toujours ce qu’il fait.  Je pense très souvent à lui dans mes prières.  Je me demande qu’est-ce que je pourrais faire pour lui. Mon retour lui procurerait sans doute beaucoup de joies.  Pâpâ a toujours un bon mot pour m’encourager. Le 20 juillet dernier,  le Révérend Père Deguise, recteur de l’Oratoire, a demandé à Dieu de protéger tous les jeunes gens partis pour la guerre.  Pour pâpâ, prier St-Joseph et la St-Vierge devrait nous enlever toutes les inquiétudes que cette guerre nous apporte.

 

Bien que j’essaie de répondre le plus vite possible aux lettres que je reçois, ce n’est pas toujours facile.  Aujourd’hui le 25 août par exemple, je viens de recevoir la lettre de pâpâ du 1er août dernier. Je pourrai lui annoncer que le premier ministre du Canada L’Honorable Mr King est venu en Angleterre mais il doit déjà en avoir entendu parler dans les journaux.

 

Hier soir, un de mes compagnons d’armes m’a demandé d’écrire à ses parents. J’en ai donc profité pour leur dire que connaissant assez leur fils, je savais qu’il avait une excellente conduite et que ses officiers étaient très fiers de lui.  Malgré la lourde tâche que j’ai moi-même à accomplir, je voudrais aussi aider mes camarades sur le point de vue spirituel.   Je demanderai donc à ‘Soeur Pierre’ comme tout le monde l’appelle, de prier à leurs intentions. Depuis un mois et demi nous sommes privés des sermons de notre aimable chapelain qui parle si bien. Comme j’ai toujours aimé entendre prêcher, je m’imagine ceux dont me parlait pâpâ, lors de ses dimanches à l’Oratoire.

 

J’aurais tant de choses à dire à maman, tant de questions à lui poser, mais je ne le puis pas et ça me fait beaucoup de peines. Seigneur gardez ma mère longtemps après mon retour pour que je puisse lui montrer comment je l’aime.  Ah, si je pouvais sentir le doux baiser de mère sur mon front (…)  Maman je m’ennuie énormément de vous et je pleure…

On vient de me dire qu’il y a de la malle du mois de juillet, de couler, ils ne savent pas encore de quelle date. Certainement que certains d’entre nous seront privés des nouvelles des leurs… En ce jour du 2 septembre 1941, je viens de recevoir un colis contenant des objets aussi bien utiles qu’intéressants.  Il y a des bulletins et des revues instructives au point de vue corporelles et surtout spirituelles.  J’ai distribué les images à mes compagnons qui les liront certainement.  Septembre viens de commencer, c’est la rentrée à l’école.  Combien de souvenir cela me rappellent. Ma chère grande sœur Germaine a eu la délicatesse de m’envoyer une jolie boîte de chocolat pour me sucrer le bec. Je ne pense pas qu’elle sera mécontente de savoir que je l’ai partagé avec mes confrères.

 

La 3ième division Canadienne est rendue en Angleterre… Notre père Brigadier étant malade, il a été remplacé.  On a aussi changé de place.  On y retrouve quelques commodités que nous n’avions pas auparavant, tel que par exemple lit, eau chaude et plus de temps libre. Malheureusement il semble que nous sommes ici seulement pour une semaine car il va falloir s’abriter pour cet hiver.  Sur un bulletin de janvier que j’ai commencé à lire, je vois un paysage d’hiver. C’est très joli, et pour dire vrai, je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai vu  de la neige.  Nous sommes partis trop tôt d’Islande pour en voir et en Angleterre, il y en n’a pas eu un pouce de l’hiver.  Les sports favoris ici sont le criquet, le ferre à cheval, la course à cheval, et le football qui se joue l’hiver seulement.

 

Je pèse actuellement 170 livres.  La preuve m’est donnée que la misère ne fait pas maigrir.  Je suis en frais de me laisser pousser une moustache. Avant longtemps, mes proches ne me reconnaîtront plus.  Il va falloir que je demande à maman de m’envoyer un portefeuille ainsi que certaines autres choses comme des bretelles et des mouchoirs, objets qu’on ne peut acheter actuellement.  Pour le moment je ne vois pas autre chose sauf que j’ai reçue des nouvelles de Sœur Pierre Amédée.

 

Je viens de prendre une résolution, celle de ne pas laisser passé une semaine, sans écrire à mes parents même si c’est simplement pour leur dire que je suis en parfaite santé. Je pense souvent à mon Lucien et bien sûr à mes autres frères et soeurs.  Mes parents ont guidé mes premiers pas.  Comme j’aimerais à mon tour le leur rendre et ensoleiller leurs vieux jours!  J’ai très confiance en la Divine Providence, si par hasard il m’arrivait malheur ce serait que j’aurais oublié mes devoirs religieux. Tant que je conserverai ma foi, l’espoir ne sera pas perdu.  C’est pourquoi je garde confiance.  Je reviendrai chez moi un jour qui ne sera peut être pas loin.

 

 

Lise Jolin

 

 

Sources

 

Album familial des Bélisle

http://www.seminaire-sherbrooke.qc.ca/archives/fichiers/Archives/p3.8.htm (ligue du Sacré-Coeur)

http://www.lac-bac.gc.ca/king/023011-4050.02-f.html (conscription)

Mots-clés: Bélisle Guerre-Mondiale Conscription Ligue-Sacré-Coe Ur



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