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Journal d’un Militaire, 1940-1945 – (6) Dieppe
Ajouté le 01/15/2011 06:41:13 par lisejolin

Dès 910, les Vickings s’installent à l'embouchure du fleuve  Tella qui se jette dans la Manche. Ce fleuve prend le nom de Dieppa en 1030.   Dieppe est alors mentionné comme petit port de pêche. Quelques trente-six ans plus tard, les Normands développeront la ville et son port.  Dieppe est rasée par les troupes de Philippe-Auguste roi de France en 1195.  Occupée par les Anglais en 1420, Dieppe est reprise par les Français commandés par le capitaine Charles Desmarets en 1435.  La ville est ensuite incendiée et presque complètement détruite lors d’un bombardement la flotte anglo-néerlandaise en 1694.  Dieppe connaît un climat océanique ce qui veut dire des hivers doux et pluvieux, et des étés frais et relativement humides.  Le maximum de précipitations se produit durant la saison froide.

 

La guerre commence à être dure et l’Angleterre a toujours peur d’une invasion allemande.  Durant l’entraînement en préparation pour Dieppe, nous recevons un cours de commando.  Là, il fallait par exemple, faire une tranchée de 18 pouces puis il fallait qu’on rentre là-dedans.  Avant de partir pour « l’Opération Jubilée » (raid de Dieppe), l’aumônier a donné son l’absolution à tous les soldats, nous laissant libre choix de se confesser si on le voulait.

 

Les Alliés, étant dans une situation difficile, mettent sur pied un projet de raid du port de Dieppe. Les soldats reçoivent un entraînement intensif. On sait qu'il est encore trop tôt pour lancer une invasion à grande échelle de l'Europe mais les buts de ce raid sont plutôt de semer la panique parmi les Allemands et de réduire l'intensité de leurs attaques.  Le raid de Dieppe est donc programmé pour le 19 août 1942.

 

 

Dieppe, 19 août 1942

 

Un contingent de troupes alliées, composé d’environ 5000 Canadiens, de 1100 Anglais, d’Américains et quelques Français et autres, essaie de débarquer à Dieppe.  Aveuglés par le soleil, les soldats Alliés débarqués sur la plage sont sans protection.  À peine débarqués, des chars légers sont détruits et nos soldats  massacrés par les Allemands stratégiquement placés au sommet d'une falaise.  Sur cette « plage de l’Enfer », les pertes sont très lourdes et la plupart des survivants, tout comme moi, finissent la guerre en captivité. Le raid est un véritable désastre pour les Alliés.

http://www.republiquelibre.org/cousture/1942.HTM

 

Le lendemain du débarquement, les habitants recueillent les corps des soldats morts sur la plage et des environs.  Parmi ceux-ci, des hommes qui ne peuvent être identifiés et leur tombe porte la mention  un soldat canadien inconnu”.  Une stèle à l’entrée du cimetière de Dieppe porte cette mention « Enterré quelque part dans ce cimetière ».  Pendant des mois, les parents espèreront que leurs fils soient prisonniers comme moi, en Allemagne. Malheureusement les récits des survivants et les listes de prisonniers transmises par la Croix Rouge ne laissent plus aucun doute.

 

Les commandants allemands eux-mêmes expliquent dans leurs rapports « que les soldats ennemis, surtout des Canadiens, ont prouvé leur habileté et leur courage partout où il leur était possible de se battre. C’est plutôt la concentration de leur artillerie défensive et la présence de leur infanterie lourde qui les empêcha de gagner du terrain

  

Stalag VIIIB, camp de prisonniers

 

En ce 24 août 1942, je me dépêche d’écrire à mes parents pour les rassurer.  Malheureusement Dieppe a été un désastre car seulement chez les Fusiliers Mont-Royal,  28 officiers et 516 hommes ont été tués. Plus chanceux que d’autres, je ne suis pas blessé  j’ai été fait prisonnier et envoyé en Allemagne, dans un camp nommé Stalag VIIIB.  Situé à trois kilomètres de Lamsdorf, il paraît que c’est le plus grand camp de prisonniers du troisième Reich (Il est renommé Stalag 344 en 1943). 

 

Pour le présent il ne faut pas s’inquiéter sur mon sort car je ne cours aucun danger. J’ai encore mon chapelet, mon livre de prière, mes médailles aussi. J’ai vu  beaucoup de mes confrères qui ont été blessés ou qui sont morts. Dieu a bien voulu, me protéger, jusqu’à présent et j’ai toujours confiance en lui, et même plus que jamais.

 

Comme j’avais promis à Mlle F. Plante de Québec et Mlle R.-H. Turcotte  de les prévenir s’il m’arrivait quelque chose, j’ai demandé à pâpâ qu’il leur donne de mes nouvelles.  Ici c’est la Croix-Rouge qui se charge des paquets, des lettres, etc. Il faut donc passer par elle pour m’écrire.  Je compte sur tous pour recevoir des nouvelles ainsi que des colis, comme par le passé et même plus, puisque le besoin s’en fait sentir encore plus.

Avant même de recevoir ma lettre, Pâpâ et maman ont reçu un télégramme signé par le Chef des archives militaires qui disait ceci : « Ottawa, 25 août 1942 - Regrettons sincèrement  vous informer soldat Léo Bélisle D..... officiellement porté disparu au cours de l’attaque.  De plus amples détails suivront sur réception  Je me mets à leur place, cette missive  a dû vraiment les inquiété. 

 

En captivité depuis bientôt deux semaines, je suis toujours en bonne santé mais  dorénavant je ne pourrai envoyer de mes nouvelles qu’une seule fois par mois. Ce sera donc impossible d’envoyer un mot à tout le monde. Pâpâ pourra probablement s’occuper de donner des nouvelles à tous, spécialement à Mme Télesphore Leclerc de St-Anne-des-Plaines. Les prochains paquets qui me parviendront, devront contenir du linge en y attachant du chocolat et cela, ça sera très pratique pour la nécessité de mon bien-être personnel sans oublier les cigarettes à tous les mois, bien sûr. Par la “Croix rouge” des cannages je ne puis pas en recevoir mais j’aurai quand même besoin d’un ouvre-boîte en surplus des choses habituelles. Ça ne devra pas dépasser 10 livres à tous les mois, par colis mais les lettres demeurent à la volonté.

 

Aujourd’hui c’est dimanche le 20 septembre et je viens d’assister à la grand'messe. Grâce à Dieu je suis bien côté santé cependant je souffre de la présence des miens.  Ma bonne sœur Thérèse pourra peut-être écrire à Mlle A. Saint-Jean, jeune fille de Trois-Pistoles pour donner de mes nouvelles. C’est une promesse que j’avais faite… Lors d’un prochain envoi, le colis de la famille devra contenir certains d’articles nécessaires telles que bas, chandails de laine, gants, brosses à dent, mouchoirs, serviettes, rehaussé de biscuits, chocolat, cigarettes, noix de muscade, du fil et des aiguilles.  Le suivant pourra contenir moins de linge mais plus de chocolat, biscuits et cigarettes.

 

Le 26 septembre dernier, pâpâ a reçu une lettre de St-Joseph de Grandham.  J.M. Paquin lui disait avoir écouté un programme à la radio de France.  A la fin du programme on a donné des noms de Canadiens qui sont prisonniers de guerre. On a mentionné mon nom mais il n’a pas pu saisir si le message venait de moi ou s’il s’adressait à moi, mais l’adresse de pâpâ était mentionnée.   Le message disait que j’étais bien et de me faire parvenir des nouvelles et des cigarettes par la Croix Rouge. Quel gentil homme d’avoir retransmis le message à mon père. Trois jours plus tard, un autre message provenait à la maison, c’était celui de Mme G. Leclerc de Sherbrooke. Elle aussi avait écouté un poste de Paris, France et avait pris la liberté de lui écrire.   Le message entendu était celui-ci : « Cher Père Je suis prisonnier de guerre. Suis bien fait prisonnier sans blessure, soyez sans inquiétude, informez-vous de la Croix-Rouge et envoyez-moi lettres ou colis par la Croix Rouge. »  Le mot se terminait par des souhaits de bon courage et de bonne chance.  

 

Dans les mêmes temps, un télégramme parvenait aussi chez mes parents : « Ottawa, le 29 septembre 1942 - Soldat Léo Bélisle D….. porté prisonnier de guerre par Croix Rouge Internationale Genève Camp Stalag 8-B Allemagne -   Prisonnier de guerre numéro 25… -  Ce renseignement sujet à Confirmation Officielle - Plus amples détails suivront sur réception. Signé par le Chef des archives militaires.»

 

Mlle R. Ratté, s’inquiétant de ne plus recevoir de mes nouvelles, a écrit à maman de Farnham, le 3 octobre 1942. Nous correspondions régulièrement aux quinze jours lorsque j’étais en Angleterre mais comme ça faisait plus d’un mois qu’elle n’avait rien reçu,  elle s’est permis d’aller aux nouvelles.  Elle avait bien raison sur un point car j’ai pris part à la fameuse bataille de Dieppe. Je n’ai donc pas pu lui envoyer la photo que je lui avais promise alors que je suivais un cours. J’estimais autant qu’elle la correspondance que nous entretenions. Elle a même fait parvenir à maman une de mes lettres afin qu’elle soit certaine de cette correspondance en lui demandant de la lui retourner. Quelle attention de Mlle Ratté d’avoir communiqué avec maman à mon sujet.

 

Je remercie Dieu sans cesse de me donner le privilège d’être encore en vie et en bonne santé. En ce moment même, 10 octobre, maman a dû faire mon message à Gracia.  Je compte sur les bonnes prières de ma chère sœur et celles de toutes les bonnes religieuses de sa Communauté.  Certains de mes confrères sont plus malheureux que moi pour avoir vu mourir leurs frères à leurs côtés avant d’être fait prisonniers. Ici le soir, tous les catholiques, nous nous réunissons pour dire le chapelet. Demain nous recevrons la visite de l’aumônier qui nous permettra d’assister à la messe.  Comme on est bien quand Dieu est avec nous!

 

Les lettres des 17 et  24 octobre pour mes parents ont vraiment été très courtes.  Les jours se suivent mais ne sont pas tous pareils, nous sommes rendus en automne et dans quels circonstances!  Ce sera bientôt Noël, temps de festivités à la maison et surtout ce sera l’anniversaire de maman.  Comme je ne pouvais pas en dire long, J’ai pu au moins les rassuré sur ma santé et insisté légèrement sur l’utilité des prochains colis pour moi. J’ai reçu un courrier de Montréal daté du 26 octobre.  Ces lettres échangées par avion ne sont pas très longues mais elles ont l’avantage qu’on peut s’écrire à volonté.  Pâpâ m’informe qu’un colis contenant 1 000 cigarettes devra m’arriver bientôt.  Notre ancien aumônier, l’Abbé Sabourin, est rendu à Montréal où il doit ouvrir un bureau à l’arsenal des Fusiliers Mont-Royal de l’avenue des Pins.  Il pourra alors  recevoir tous les parents des soldats afin de leur donner, si possible, les dernières nouvelles de leurs enfants.

 

Comme tout bon chrétien qu’il est, pâpâ me dit de remercier la divine Providence des faveurs qu’elle m’a accordée, car réellement ce sont de grands bienfaits de m’avoir préservé des blessures et de m’avoir fait tomber prisonnier. Il a bien raison.  De ce fait je me trouve épargner pour le reste de la guerre. Il est vrai aussi qu’il y aura encore beaucoup à souffrir et à endurer mais toute la famille prie de concert afin que mon séjour ne soit pas de très longue durée. Pâpâ termine sa lettre sur un bon conseil : « Léo, mon fils, fais ton devoir et va ton chemin

 

Novembre, c’est le mois des morts.  J’ai une bonne pensée pour mes compagnons morts en action à mes côtés durant cette année. Ma santé en générale est bonne et je demande à Dieu surtout qu’il garde mes parents en santé et que d’ici quelques temps il me permettra d’être parmi eux.  J’espère toujours de recevoir sous peu les articles demandés dans mes lettres précédentes. À bien y penser, quelques fois il est bon de se voir privé de bien des choses.  Ça nous rend meilleur et ça nous fait penser aux autres plus malheureux encore.  Dans mes prières de tous les jours, je demande la grâce de pouvoir pardonner à mes ennemis malgré toutes les duretés qu’ils nous font endurer et pour les autres qu’ils nous réservent.

 

C’est en mettant à profit les moments pendant lesquels Dieu veut bien m’offrir que je viens d’écrire quelques mots à mes parents (Stalag VIIIB, 15 novembre).  J’espère que tout le monde est en bonne santé.  Noël approche rapidement et les membres de la famille doivent se préparer à passer de belles fêtes. Courage, je serai parmi eux très bientôt avec la permission de Dieu. Demain j’écrirai à ma très chère sœur et lui demanderai de penser dans ses sacrifices et prières à mes confrères plus malheureux que moi. Heureusement, j’ai le bonheur de pouvoir pratiquer ma religion.

 

L’hiver s’annonce très rigoureux et cela nous offrira de nouvelles souffrances.  Présentement je suis en convalescence, parce que j’ai des boutons partout sur le corps, on me dit que c’est la pauvreté du sang. Aujourd’hui le 22 novembre, tout en me faisant le plaisir de venir causer par lettre avec pâpâ et maman, j’en profite pour souhaiter un Joyeux Anniversaire à ma petite sœur Aurore.  Certaines choses manquent et deviennent très pressantes. Pâpâ devra me faire parvenir plusieurs paquets.  Un premier devrait contenir du thé, du café et du cacao.   Un second, de deux livres, pourra renfermer  une paire de bas, une couple de paquet de chewing-gum et des barres de chocolat.  Un troisième, de huit livres celui-là, sera du chocolat seulement.  Par le  quatrième, m’arrivera du fil et des aiguilles, un foulard, des gants, un chandail, un miroir, un blaireau, et autant de nourriture qu’ils pourront m’envoyer comme par exemple des biscuits, bonbon, sucre, lait condensé, etc.  Ceci dit beaucoup dans la situation que je suis. J’espère  donc qu’ils me les feront parvenir le plus tôt possible. Si aussi je pouvais recevoir du tabac à pipe, ce serait merveilleux…

 

En ce 28 novembre, me voilà à nouveau, le crayon en main.  Ma santé diffère un peu du passé, mais je me trouve bien malgré tout.  Mon plus grand plaisir est toujours celui de venir causer avec mes parents.   D’un jour à l’autre j’attends de leurs nouvelles ainsi que les articles demandés.  

Chère Gracia ou devrais-je dire sœur Pierre, je pense souvent à toi.  Je pense que je passerai malgré tout de belles Fêtes parce que j’aurai tout probablement le bonheur de suivre les cérémonies religieuses de ces grands jours.  Ce qui va me manqué naturellement sera la présence de la famille. Oh maman pouvoir goûter à tous les mets et délicatesses de ces beaux jours. C’est là le plus grand sacrifice pour tous les prisonniers en général.  J’ose espérer que maman ne s’inquiète pas trop pour moi. 

 

Depuis un an, je correspondais avec une jeune fille du nom de Mademoiselle F. Plante. Elle me donnait de bons mots d’encouragement mais voici qu’elle a épousé Léger Lajoie, un homme sobre et honnête, le 26 septembre dernier à St-Grégoire. Il lui est donc impossible de continuer à m’écrire. Comme elle savait qu’une mère sait toujours parler à ses enfants, elle a écrit à maman afin qu’elle me fasse part de la nouvelle. Je suis certain qu’elle continuera malgré tout à prier la Sainte-Vierge pour moi.

 

À Stalag VIIIB, en mi-décembre, il fait beau comme en été. Je pratique toujours ma religion et avec plus de ferveur que jamais. Pour les Fêtes, j’ai été à la messe de minuit et j’ai communié.  La famille a dû passer de belles fêtes en pensant comme moi à toutes ces pauvres familles séparées de leurs enfants, qui souhaitons le, n’est que pour un court espace de temps.

 

Lise Jolin

 

Photo de l’album familial de Marie-Jeanne Bélisle

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dieppe_(Seine-Maritime)  (Histoire de Dieppe)

http://lesfusiliersmont-royal.com/spip.php?rubrique317 (Les Fusiliers se racontent)

http://www.republiquelibre.org/cousture/1942.HTM (Dieppe, 19 août 1942)

Mots-clés: Dieppe Stalag-VIIII Camp Prisonnier Gracia Août1942



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