RSEAU PLANTE QUBEC : Plante Qubec - Ma Plante - Plante Gnalogie - Plante Cuisine
Bienvenue, identifiez-vous ou inscrivez-vous !
SIGNETS
29 369 122 donnes


Coffret 6 volumes des Trsors


Prix: 79.99



BLOGUES  
 
RSS
L'ancien temps
Ajout le 12/15/2012 15:05:58 par Pilote_Qc

 

L'ancien temps

 

 

J'ai un ami qui a des ides dlicieusement
originales. Il faut vous dire qu'il s'appelle
Basile ---- le malheureux!... et qu'il est
natif de Saint-Michel et du rang du Cro-
chet. Il lui arrivera de vous soutenir
--- je n'invente rien --- que c'est pass, fini
l'ancien temps. Et il ajoute, sans misri-
corde, qu'il y a belle lurette. l'en croire,
les vieilles choses et les vieilles gens de chez
nous ne vivraient plus que dans la lgende
qu'il appelle, d'une mtaphore pompeuse,
[la marge dore de la grande histoire.]
 
Or, un de ces derniers jours que je me
trouvais dans les montagnes de la Blanche,
l-bas quelque part dans le nord, j'ai pris
avec moi mon ami Basile et je l'ai conduit
une petite clairire, une claircie,
comme ils disent, au bord de la grande
route, sur le dpent de la montagne. Nous
avons suivi sous le bois, pendant quelques
minutes, un chemin couvert aux grandes
arches de verdure. Entre les branches
s'ouvraient, par ci par l, de petites fentres
o se montraient nous des massifs de rocs
et de forts, avec des sommets renverss
dans le miroir d'un lac. C'tait beau
faire rver. Soudain, un coude du
chemin, merveille! ce fut un lever de ri-
deau blouissant et la scne apparut. L,
quelques pas devant nous, je vous dis la
vrit vraie, nous le tenions l'ancien temps,
lui-mme, en costume authentique, mon
ami Basile, natif de Saint-Michel et du rang
du Crochet!
 
Vous le savez: il s'est montr tout d'abord
sous les espces d'une petite terre, un petit
dfrich grand comme la main, o les sou-
ches noires faisaient taches dans le bl
vert, o la fort vaincue se tenait encore
proche, range en lisire, dans l'attente
d'une revanche possible. Nous avons re-
gard encore, mon ami Basile, et cette
fois l'ancien temps nous est apparu l-
bas, dans le coin, sous les espces d'une
maisonnette en boulins, peinte la chaux,
surmonte du lgendaire tuyau rouill,
d'o la fume s'chappait lentement, par
petites bouffes, comme de la pipe d'un
aeul. Nous sommes alls vers la mai-
sonnette, et l le tableau s'est achev!
L, l'ancien temps, le vrai, est venu vers
nous, sous les espces d'un couple de vieux
rests verts et droits comme les pins
rouges de la lisire, malgr leurs quatre-
vingts ans tous deux. Ils se tenaient sur le
pas de leur porte et nous disaient d'un geste
accueillant: [Entrez, entrez, messieurs,
vous tes chez vous, vous savez.] Basile
les mangeait des yeux. Lui, portait encore
des bottes sauvages plisses la main; elle,
le mantelet d'indienne et la jupe de
flanelle du pays; dans le coin, un rouet avec
un fuseau demi-plein; sur la table, un trico-
tage; l-bas, dans la cuisine, le pole deux
ponts, le banc des s
ciaux, la gouge accro-
che deux clous, la corne de poudre, le
fusil bourre. N'tait-ce pas complet?
Et partout, sur le plancher cur, sur les
murs, les plinthes, les vitres et jusqu'au
plafond, ce vernis reluisant et simple de la
mnagre canadienne, et qui s'appelle la
propret! --- Mon ami Basile, natif de Saint-
Michel et du rang du Crochet, ne s'en
tenait plus d'tonnement. Il regardait,
furetait partout, en croyait peine ses
yeux grands ouverts, pendant que les vieux,
trs fiers de recevoir des messieurs de la ville,
nous faisaient les honneurs de leur chez eux,
le coeur sur la main. [Il faut allumer et les
faire jaser], me dit mon ami Basile. Donc
ils allumrent, et confortablement assis
dans le grand appartement, sur des chaises
d'honnte empaillure, la jasette commena.
Les vieux ne demandaient pas mieux,
c'tait visible. Ils parlrent en parleux.
Et mesure qu'ils parlaient, nous avions
la certitude de retrouver un type. Ah oui,
c'tait bien, comme chez vous tous, chers
vieux de l'ancien temps, le mme amour du
sol, le mme parler vieillot et savoureux,
la foi profonde, le grand sens moral.


Par la porte grande ouverte nous embras-
sions d'un coup d'oeil l'tendue du dfrich.
[Quel dur labeur, nous disions-nous, il a
fallu ces tcherons pour prendre pos-
session d'un tel sol!] la lisire des
champs d'avoine et de bl, de gigantesques
pins rouges se tenaient encore l dans une
attitude de dfi. En maints endroits
d'normes blocs de pierre peraient la
couche trs mince du sol arable. Certes,
elle avait bien son cachet potique, la petite
ferme avec sa vue magnifique et surplom-
bante sur le lac, avec cet horizon pittores-
que fait de montagnes entasses. Mais l,
au fond de ce bois, huit milles du premier
village, avec des chemins sems de ravi-
nires, loin de toutes les commodits,
comme la vie tout de mme avait d tre
dure! N'est-ce pas la vieille qui s'criait
un jour devant l'un des Pres de l-bas:
[Je puis dire comme saint Paul, je n'ai pas
eu beaucoup de bon temps]. Et pourtant,
voulez-vous le savoir? c'est la plus solide
et la plus vive amiti qui lie ces deux vieux
leur petit coin de terre! Il est vrai qu'il
leur a donn tout juste de quoi rejoindre les
deux bouts, pendant qu'ils ont lev l-
dessus une respectable famille de onze
enfants. N'importe! Quand le vieux, sur
ces entrefaites, nous confia la vente de sa
terre, cde justement la veille un monsieur
de la ville, ah! ce fut une larme dans les
yeux, et d'une voix mal sre d'elle-mme,
qu'il nous fit part de la grave nouvelle.
Basile, lui, feignit de s'tonner de ce cha-
grin. Alors le vieux nous dbita ces petites
phrases o passait l'motion d'un grand
deuil: [Voyez-vous, c'est vrai que je l'ai
vendue bon prix, et puis, je me suis gard
mon privilge de rester dessus ma vie du-
rante, moi et puis ma vieille. Mais,
c'est gal; cette terre, c'est moi qui l'avais
faite, voyez-vous. Je l'ai prise en bois
deboute, y a pas moins de cinquante ans.
Et la terre, monsieur, a a beau n'tre pas
riche ni bien grand, c'est un peu comme la
femme, on ne s'en spare qu'avec la mort.]
 
La vieille coutait son homme, la tte
penche, les mains ramenes l'une sur l'au-
tre. Elle nous avoua qu'il n'avait vendu
qu'avec son consent elle. [Y avait
longtemps, dit-elle, que je les remettais
d'automne en automne. J'inventais tou-
jours quelques dfaites pour passer l'hiver
tranquille dans ma maison]. Mais elle
ajouta sur un ton qui confessait le remords
d'une faiblesse: [cette fois-ci, j'avais autant
d'acqut de les laisser faire, ils m'ont tant
bonnette.]
 
Je ne me privais pas, vous entendez
bien, de souligner mon ami Basile,
mesure qu'ils passaient, les vieux mots, les
mots du terroir, les mots de l'ancien temps.
[Attrape, mon vieux, attrape]. Et quelle
vocation douce et prenante ces mots
nous apportaient! Tout de bon, c'tait
se croire en prsence d'un vieil album des
anciens, vous savez de ces vieux albums
comme on n'en trouve plus, hlas! dans
les familles devenues trop fires, albums
vieux portraits sur zinc, o les attitudes
sont gauches, les physionomies un peu
rudes, mais o transparat toujours, dans
les sourires fans, le vieil air de la race.
Ces terriens parlent encore comme l'on
parlait il y a cent ans. Dans un pays de
mines et de chantiers, ils ont bien attrap
par ci par l quelques mauvais anglicismes.
Le vieux par exemple, nous parlait des
chemins qui sont ben roughs, mais qu'on
tough tout de mme. La vieille, elle, se
plaignait de la scheresse et du soleil qui,
la longue, allaient finir par lui Jumper
ses concombres. Mais les mots de la
vieille ligne franaise passaient si vite et
si dru qu'on oubliait les intrus. Elle,
parlait de son vieux qui fait maintenant
ses rdages et ben juste autour de la maison
de son vieux qui ne peut plus aller la ville
parce que a fait trop de marchements:
elle nous parlait de ses filles, accortes, pas
gesteuses, qui ont pris de bons partis,
tous bien tablis. Lui, parlait son tour
de sa vieille qui en vieillissant devient
palotte; il parlait des jeunesses d'aujourd'hui
feluettes et qui tremblent au vent comme la
folle avoine; il parlait des fruitages des
framboises qui cette anne sont clairettes
du travail qui est pas commun et qui ne
vient que par ripompettes, des gens de
chantier qui passent l't courailler et
vernailler, des suisses et de leurs mitaines
qui empestent le pays.
 
propos des suisses, la question reli-
gieuse devait se poser naturellement. Il
fallut entendre ces braves gens sur cet
autre chapitre! Leur foi et leur grand
sens moral se rvlrent nous avec des
paroles qui avaient l'air de rien, avec de
menus faits qui font plutt sourire mais
qu'on dirait emprunts je ne sais quelle
lgende dore de cration paysanne. Et
remarquez bien que ces vieux sont loin
trs loin de l'glise; que l'hiver ils sont em-
prisonns dans les neiges. Mais l'esprit du
Bon Dieu qui souffie o il veut, a dvelopp
une foi vraiment tonnante chez ces
simples l'me claire comme le miroir de
leur lac. Savez-vous pourquoi, par exem-
ple, ils ont pendant si longtemps refus de
vendre leur terre? Les offres les plus
allchantes leur taient venues de la part
de protestants. Mais voici: les Pres X
qui sont leurs voisins ont eux-mmes
pour voisin sur leur droite, un suisse cana-
dien, un [revir], comme on dit
encore l-bas. [Or, disait la vieille, les
Pres avaient perdu leur bras droit, fallait
pas leur enlever leur bras gauche quand y
n'ont que celui-l de bon.]
 
Voulez-vous quelque chose de non moins
charmant? Le monsieur de la ville, acqu-
reur de leur terre, croyant leur faire plaisir,
leur avait apport la veille un petit goret,
sauf votre respect. [Vous lui ferez un
enclos, la mre, avait-il dit, et l'automne
a vous fera du lard pour passer l'hiver].
Mais, Grand Dieu! le petit goret faillit
tuer le bonheur. Un grave cas de conscien-
ce s'tait dress soudain dans l'me de la
pauvre vieille qui nous soumit son embar-
ras. [Avec quoi faire cet enclos? se de-
mandait-elle. J'ai peur, voyez-vous, que
ce soit l une emmanchure pour mettre le
discord. Il faut aller selon les marchs.
Or, les marchs nous donnent droit sur le
bois de chauffage, mais pas sur le bois de
service!]... Entendez-vous? Entendez-
vous, gens de la ville? Oh! qu'elle ne sache
jamais la noble vieille femme comme ses
scrupules vous auront fait sourire ... !
 
De but en blanc elle vint nous parler
de ses enfants maris. Ses garons ont
tous pris des terres: ce qu'elle tient visible-
ment comme un titre de noblesse. Elle
ajoute avec fiert: [le Bon Dieu les a
bnis comme il faut; ils ont tous des mai-
sonnes pleines d'enfants]. C'est l-dessus,
je crois, qu'elle nous raconta l'histoire d'une
de ses filles, morte aprs quelques annes
seulement de mnage, laissant aprs elle
plusieurs orphelins. La grand-mre se
ft fait une joie d'adopter l'ane des filles,
sa fillole, une petite rougeaude et qui fait
pas de train. [Mais, soupira-t-elle, j'avais
fait une promesse de ne plus lever de
filles.] Ici, mon ami Basile eut un haut-le-
corps; il n'y tint plus: [Mais, la mre, des
promesses comme celle-l, il n'y a pas obli-
gation de les tenir!] La vieille sursauta
ainsi qu' la pense d'un sacrilge: [Ah!
monsieur, mais c'est que je l'avais promis
devant le Saint-Sacrement!] Le vieux
vint la rescousse: [Voyez-vous, c'est pas
tant la cotance qu'il y a; mais dans un
pays de bois et de montagnes, c'est malais
d'lever ces enfants-l! On a beau tre
pauvre, on a son honneur comme les autres.
Je m'en vais dire comme les anciens:
[bonne renomme vaut mieux que ceinture
dore].
 
Mais j'arrive au point psychologique de
la causerie, celui o se posa l dualisme
latent de la famille, le dualisme des temps
nouveaux et de l'ancien temps, et qui devait
achever la dmolition de mon cher Basile,
natif de Saint-Michel et du rang du Crochet.
Or donc, ces vieux ont un grand garon
rest avec eux pour prendre soin de la
terre. Le garon est un brave type, un
de ces bons coeurs d'homme qui acceptent
le clibat, et bien d'autres choses en plus
pour garder le foyer et fermer les yeux des
vieux parents. Seulement le pauvre enfant
est all en chantier; il a voyag, a vu du
pays. Pour tout dire, il a trop de sortie.
Il trouve l'intrieur de la maison un peu
dmod; il y voudrait des meubles moins
anciens; surtout il voudrait rajeunir les
images qui pendent au mur du grand
appartement. Or, il y a l trois chromos
antiques, un saint Antoine de Padoue, une
sainte Marie-Madeleine et une Bonne
sainte Anne. Ces pauvres images la
vrit sont bien dfrachies. Il devient
visible que la fume et les moisissures les
ont ravages plus que de raison. Leur
dplorable tat fournit donc un argument
d'une grande force au garon. Mais il leur
en veut aussi pour cette autre raison qu'il
jette comme a, sans trop la bien compren-
dre, que [a sent trop l'ancien temps].
Il en veut surtout l'encadrement qui est
fait de paille et de foin tresss.
 
Or, comme nous parlions de ces images
la vieille, le garon qui venait de rentrer,
eut le malheur de reprendre son rquisi-
toire. La maman se redressa et une scne
faillit clater. Dans la voix de la vieille
il y avait moins de colre que d'loquence.
Le fils attaquait les images par mpris de
l'ancien temps. C'est au nom de l'ancien
temps que la mre les dfendait. Pas plus
que son fils elle n'et pu dire ce que ces
deux mots contenaient de sens profond.
Mais son attitude, l'expression de sa
figure, au timbre de sa voix, on comprenait
qu'ici la vieille se posait en dfenseur du
pass, de la tradition, de l'me mme de la
maison. Ces images, c'taient pour elle les
htesses familires, les grandes parentes de
la famille; c'tait, sans doute, grand'mre,
le regard d'angoisse jet vers le ciel aux
heures sombres, et c'tait le rconfort
intrieur qui en tait descendu avec les
sourires du saint et des saintes; c'tait la
prire en famille, dans les soires d'hiver
quand les neiges faisaient l'isolement autour
de la maison en plein bois, que les rafales
au dehors prenaient la voix de fantmes
menaants, et que les yeux des isols mon-
taient ensemble vers les grandes protec-
trices auroles par les rougeurs tremblan-
tes du pole; c'taient encore les si tristes
dimanches passs loin de l'glise, sans le
bonheur de la messe, alors que la famille
runie se mettait genoux pour la rcita-
tion du chapelet et que les saints, du haut
de leur cadre, pour mettre dans l'me de
chacun un rayon d'esprance divine sou-
riaient doucement la petite glise fami-
liale... C'tait cela, oui tout cela, que la
vieille maman dfendait dans ses vieilles
images. Et comme le fils venait de s'en
prendre encore l'encadrement de paille
et de foin, elle eut pour rpondre, un de ces
mots elle, d'une navet attendrissante et
victorieuse, une de ces paroles qui nous
rvlent la valeur de symbole et le sens
profond que les mes des simples peuvent
attacher aux vieilles choses: [h bien!
moi, dit-elle, la paille et le foin, a me fait
penser la crche de Nol].
 
La veille s'avanait. Par la porte
toujours entr-ouverte, nous devinions la
lune qui allumait l-bas sur la crte des
monts un vaste feu de la Saint-Jean. Nous
prmes cong de nos htes. Mon ami et
moi nous reprenions la route de la maison
des Pres, par un petit sentier o une odeur
de foin coup se mlait l'arome des bois.
Moi, je rvais aux mystres de la grce
divine, ces belles mes dveloppes par
elle si loin du prtre, au fond des forts.
Je songeais la belle et noble race des tra-
vailleurs qui aura disparu avec les derniers
survivants de cette gnration. Je son-
geais l'arme vaillante de tous ces colons,
au coeur fort et aux bras rudes, qui, depuis
cinquante ans, sur tous les points du nord,
escaladent les montagnes et au prix
d'efforts surhumains agrandissent la patrie.
 
Et vous, Basile, mon ami Basile, natif
de St-Michel et du rang du Crochet, vous
en souvenez-vous? Ce dcor et l'ancien
temps retrouv vous jetaient dans l'exalta-
tion lyrique, et, dans la nuit, vous dcla-
miez presque haute voix: [Gardez-
les bien vos chres images, vieilles femmes
de chez nous; gardez-les pour la posie
qu'elles mettent encore au paysage de nos
traditions; gardez-les pour vous, grand-
mres, pour qu'elles vous conservent vos
mes d'aeules fires et croyantes; gardez-
les pour nous, vos enfants, que ces reliques
feront meilleurs, plus attendris la vieille
foi lointaine. Oui, femmes, nos mres,
gardez-les toutes et gardez-les bien, avec
leur encadrement de paille et de foin qui
fait penser la crche de Nol.]

 


 

Source: Les Rapaillages [Vieilles choses, vieilles gens], par Lionel Groulx, abb

Mots-cls: Ancien Temps Habitude Folklore Tradition



signets:






*** Plante Gnalogie ***