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Une leçon de patriotisme
Ajouté le 12/16/2012 10:28:37 par Pilote_Qc

 

Une leçon de patriotisme

 

 

 

 

Qui donc me l'a racontée cette fête
récente de langue française dans la petite
école du [Trois] de la paroisse de Saint-
Michel?
 
À huit heures du soir, le clocheton a
sonné à toutes volées, égrenant, dans la
nuit sereine et sur la campagne blanche, sa
musique de sons clairs. Des sonneries de
grelots lui ont bien vite répondu. Les car-
rioles sont venues s'aligner le long de la clô-
ture; et le grand nombre des chevaux qui
attendent, la robe sur le dos, atteste qu'à la
soirée, personne ne manque des gens du
[Trois]. Dans l'école, tous les petits sont
endimanchés, et quel air de fête dans l'uni-
que salle bien éclairée! Des banderoles cou-
rent le long des poutres; les murs sont piqués
de minuscules tricolores et de Carillons. Le
pupitre de la maîtresse où vient prendre
place M. le commissaire, se pare d'un pot de
fleurs, et là, sur le grand tableau noir, on
peut lire en belles lettres blanches, hautes
et droites: [Pour la langue de nos mères].
En avant du tableau, un plateau d'argent
sur un tabouret attend les offrandes.

 

La fête commence. Au signal de la
maîtresse, les petits saluent cérémonieuse-
ment l'assistance, puis, avec entrain atta-
quent [Ô Canada]. On chante deux
strophes; un autre signal et chacun va
prendre place à son pupitre. C'est mainte-
nant la correction d'une dictée française,
travail confié aux plus âgés. Les bambins
lisent l'un après l'autre leur bout de dictée,
analysent, expliquent, corrigent, se font
corriger, pendant que les petites phrases
ailées, faites de verbes doux, d'adjectifs
émus, de substantifs pieux, voltigent sous
le toit de l'école et vont faire frissonner
l'âme des parents et les petits drapeaux
appendus à la voûte. C'est qu'elles parlent
bien les petites phrases:
 
[Ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable
langue française. Dieu qui aime les Fran-
çais, et par lesquels ses desseins s'accom-
plissent, leur a mis dans la bouche, en té-
moignage de leur mission sublime, le parler
le plus suave, le plus doux, le plus fin, le
plus fort, le plus touchant qui ait jamais
chanté sur les lèvres humaines. Langue
claire, droite, probe, ennemie de la fraude,
langue franche comme l'épée de DuGues-
clin ... Langue pieuse. [Notre Père qui êtes
aux cieux ...] cela ne se dit bien qu'en
français... Ô belle, ô pure, ô noble, ô délec-
table langue française ...]
 
On a reconnu dans cette prose de poète,
l'un des plus jolis billets d'Albert Lozeau.
 
Mais voici qu'un bambin se hisse sur une
chaise, face à toute la classe, une longue
feuille de papier à la main. Il annonce:
Mots à bannir: [coat, binder, shed, set,
track, sweater, scrape, safe, satchel], etc.,
etc. Et toute la classe de lui donner la
réplique en lui renvoyant avec une unani-
mité parfaite les mots de chez nous.
 
Et l'on passe au 4e numéro du program-
me; Une leçon d'histoire du Canada. C'est
l'institutrice qui interroge; et, tout de suite,
commence la série des épisodes épiques, le
long défilé des gloires. Ils furent tous
prononcés, ce soir-là, les noms les plus
sonores, les plus vaillants, ceux dont les
syllabes donnent au coeur le [petit batte-
ment] d'héroïsme, ceux des grands morts
qui dorment en nous, et qui, à nos heures de
doute, d'apathie, s'éveillent, pour nous
exhorter à la lutte, pour nous crier de
défendre, avec le parler ancestral, la vieille
âme héréditaire.
 
Ce ne fut pas tout. II se dit et se fit
encore après cela de jolies choses, à la petite
fête de langue française de l'école du
[Trois]. On m'assure qu'on y chanta, et
de façon délicieuse, les plus sautillantes de
nos chansons canadiennes. Et je me suis
même laissé dire qu'un des plus grands
parmi les bambins récita avec un aplomb
et un pectus que n'aurait pas désavoués le
[membre du comté], la fameuse riposte de
Lafontaine à M. Dunn en 1842: [On me
demande de prononcer dans une autre
langue que ma langue maternelle, mon
premier discours dans cette Chambre ...]
 
À la fin Monsieur le Commissaire prit la
parole. Il félicita l'institutrice et les
enfants. Et comme il a de la lecture, M.
le Commissaire, et même quelques lettres,
il dit aux tout petits l'amour qu'il faut
porter à la langue française et le bonheur
de pouvoir l'apprendre sans peine. Il
leur raconta les difficultés de leurs petits
camarades de l'Ontario et de l'Ouest,
incapables de bien apprendre à l'école
le doux parler de leurs mères. Il
leur demanda de bien parler leur langue pour
se préparer à la bien défendre; et il leur cita
l'exemple des petits Polonais préférant
subir le fouet des maîtres d'école prussiens
plutôt que de trahir le parler de leur patrie.
 
L'institutrice se leva. [Mes enfants,
leur dit-elle simplement, c'est le moment de
déposer votre offrande. Je vous l'ai dit:
personne ne doit déposer plus qu'un sou.
 
À vos parents, s'ils le jugent à propos,
d'ajouter à votre obole. Mais votre sou,
vous le donnerez avec amour, n'est-ce pas?
Vous le donnerez en songeant comme vous
le dit là, le grand tableau noir, que c'est
[Pour la langue de nos mères].
 
Un dernier signal! Les tout petits se
mettent en file, et, au pas militaire, commen-
cent à défiler devant le plateau d'argent, en
chantant de leurs voix douces et frêles,
qu'ils essaient de rendre énergiques et
sonores comme des clairons:
 
Ils ne l'auront jamais [bis]
D'âme de la Nouvelle-France.
Redisons ce cri de vaillance;
Ils ne l'auront jamais, jamais.
 
Ils ont dit dans leur fol orgueil:
Nous te prendrons, ô race fière,
Et ta langue et ton âme altière;
En paix, nous clouerons ton cercueil.
 
Ils ne l'auron: jamais ...
 
Tant que nos fleuves couleront;
Tant que là-bas la citadelle
À un vieux roc restera fidèle,
Que les érables verdiront ...
 
Ils ne l'auront jamais ...

 

Tant que forts seront les vouloirs
Que prêts à toutes les batailles
Nous saurons redresser nos tailles
 la hauteur des grands devoirs ...
 
Ils ne l'auront jamais ...
 
Tant que la croix de nos clochers
Se heurtera dans les étoiles ...
 
Ils ne l'auront ...
 
Les notes du fier refrain s'envolèrent
emportées par leur rythme martial, ponc-
tuées par la tombée des sous. Les parents
se sentirent émus. Le vieux Landry, un
vieux cultivateur à l'aise qui avait là ses
petits-enfants, et lui-même un fils de
patriote qui avait vu le feu de Saint-Eusta-
che, pleurait tout de bon dans son coin.
Il passait pour bien ménager le père Landry
depuis surtout qu'il s'était donné à ses
enfants. Et pourtant, quand il vit les
parents se diriger à leur tour vers le plateau
d'argent; quand il vit les mères enlever à
bras leurs bébés pour leur faire jeter des
pièces blanches, le père Landry sortit de son
gousset sa bourse aux cordons bien noués,
y plongea ses vieux doigts engourdis qui
venaient d'essuyer des larmes, et quand
tout le monde eut passé, le dernier, et d'un
geste lent qu'il voulut faire pieux, il jeta
discrètement son obole dans le plateau
d'argent.
 
L'école se vidait. L'institutrice alla
voir au plateau des offrandes. Elle trouva,
encore humide sur l'entassement des sous
de cuivre parsemés de monnaie blanche,
une étincelante pièce d'or.

 


 

Source: Les Rapaillages [Vieilles choses, vieilles gens], par Lionel Groulx, abbé

Mots-clés: Leçon



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