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CONTE ou RÉALITÉ ?
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Dec 26 2016, 5:32 am - par Hebert2

Le toffee de Marie

  

Ce soir, Antoine a rendez-vous avec la vierge Marie, la femme qui l’a mis au monde. Marie, c’est l’anagramme d’aimer.

      

Antoine tâte nerveusement le petit sachet de toffees acheté au marché allemand de Noël. Truffes ? Écorces d’oranges confites ? Il a choisi les caramels à la fleur de sel qui lui rappellent son enfance mi-figue, mi-raisin. Il ne sait si elle les aimera. Ses pas se font pesants dans la neige molle ; le trottoir étroit n’est pas parfaitement déblayé. Cela le force à enjamber les monticules en diagonale et lui donne l’air titubant d’un fêtard solitaire, un peu éméché, comme il y en a tant dans les rues du Vieux-Québec le soir du 24 décembre.

   

 

En cinquante-cinq Noëls, Antoine n’a jamais été aussi fébrile, aussi curieux. Il se sent à la fois anxieux et joyeux, rempli d’espoir et tendu comme une corde de violon. La toccata et fugue de Bach dans ses écouteurs lui épargne les chansons usées comme les genoux d’un père Noël de centre commercial. Dans les haut-parleurs de la ville, les grelots hyperactifs et les choristes excitées en rajoutent : « Merry Christmas, to youououou ! »

        

Il pianote mentalement sur les touches de l’orgue et se concentre sur la mesure ; la musique céleste lui allège le coeur. Il l’a tant jouée… À chaque concert de son église où il est organiste suppléant, les dimanches où le vieux Chénier n’arrive plus à se déplier les doigts figés par l’arthrite, il le remplace au pied levé.

     

Mais ce soir, il n’y sera pas, ni pour l’Oratorio de Noël ni pour le Minuit, chrétiens. Pour l’heure, il a rendez-vous avec la vierge Marie, la femme qui l’a mis au monde. Marie, c’est l’anagramme d’aimer. Il y a deux semaines, il a appris le prénom de sa mère biologique. La travailleuse sociale de l’organisme de retrouvailles l’a rappelé. Après un an de recherches, ils ont établi le contact, elle existe. Elle vit à Québec et s’est montrée prête à le rencontrer.

     

Rendez-vous a été pris pour ce soir dans l’église du monastère des Augustines où elle finit de travailler à 20 h. Antoine n’en sait pas beaucoup plus qu’il est né début décembre et que le jour de Noël, c’est une infirmière qui l’a adopté. Un acte de foi, sans doute. Il a attendu que cette sainte femme décède pour entreprendre les démarches, ce rendez-vous de la dernière chance entre lui et sa plus douloureuse histoire d’amour.

     

Que dit-on à une figure maternelle qu’on a imaginée toute sa vie, petite et immense à la fois, absente et omniprésente, parfaite et inaccessible, tache de naissance sur son CV de vie, vide sur son baptistaire, racines inertes dans son coeur de petit garçon qui sait le sol mouvant et le ciel moins rassurant? Que lui dire qui ne soit ni banal, ni trop solennel, ni trop gai, ni trop creux, ni trop, ni trop peu de ces mots qui font si peur ? D’un seul qui assassine. Maman.

     

Le voici, oreilles rougies, doigts gourds, gorge serrée devant la porte illuminée. L’orgue puissant tonne, un choeur de métal dans ses écouteurs. Ce soir, toutes les églises sont en fête, mais celle-ci contient le mystère de sa vie entière, celui de sa naissance. Il pousse la lourde porte de bois et pénètre à l’intérieur de la chapelle décorée pour l’occasion. Les vitraux chantent, les poinsettias blancs scintillent d’un or éclatant ; dans la crèche, le petit Jésus est absent. Il n’est pas encore né.

     

Antoine se dépose sur l’un des bancs du milieu, près de l’allée centrale, et attend. Il est un peu en avance et désire s’imprégner de cette atmosphère euphorisante de silence et d’encens. Il patiente en savourant chaque seconde du supplice, comme jadis jusqu’à ce qu’on vienne le chercher dans son lit avant la messe de minuit.

     

Il ne l’a pas entendue surgir. Menue, elle glisse sur la tuile lisse du plancher. Une soeur aux cheveux de neige et au visage de porcelaine lui sourit poliment en lui tendant la main. « Antoine ? Je suis Marie. » Il la regarde, cherche des ressemblances, une saillie du visage où s’accrocher, tisser un lien entre leurs pommettes, leurs paupières, l’air de famille. Il a ses lèvres, remarque-t-il, et son port de tête. Un ange passe.

     

Marie est entrée au monastère des Augustines peu après sa naissance, il y a 55 ans. Elle avait 21 ans et a prononcé ses voeux comme postulante avant de devenir novice.

     

Antoine était le fruit d’un amour interdit, un accident hors de l’union sacrée du mariage. « J’étais amoureuse de ton père, mais il est parti. Je me suis retrouvée célibataire, enceinte, et je n’avais pas l’instinct maternel, je le savais, je le sentais. Je ne voulais pas d’enfant. Je t’ai eu à Montréal, chez les soeurs de la Miséricorde. On nous chloroformait pour ne pas voir le bébé, pour éviter l’attachement. Mais, de toute façon, je n’ai jamais eu cette fibre en moi. Et je ne me sentais pas capable d’affronter la vie en femme déshonorée, seule avec un bébé sur les bras. J’ai préféré fuir la honte et la culpabilité, ici, chez les Augustines. J’ai signé les papiers d’adoption, t’ai appelé Tony, parce que ton père est un Italien. Ce n’est pas toi que je n’aurais pas aimé, mais le rôle qu’on voulait m’attribuer. »

      

Sur son piédestal, la Vierge devant lui, Jésus ensanglanté sur les genoux, reprend vie. Il n’a jamais cru que les statues pouvaient pleurer, mais celle-ci semble saisir sa peine, au-delà du kitsch religieux plâtré.

      

« Comment te dire… poursuit sa nouvelle mère. Ici, j’ai épousé le silence. J’ai savouré la chance qui m’était donnée de vivre une spiritualité et une élévation de l’esprit, plutôt rares de nos jours. Je sais, je peux avoir l’air égoïste, mais j’ai donné ma vie à Dieu, à mes soeurs. »

      

Amours, délices et orgues se conjuguent au féminin pluriel. Mais un sanglot, un pleur, un leurre, ça reste au masculin, sans effusion, sans un son.

      

« Tu ne t’attendais peut-être pas à cette histoire, mais je te dois la vérité. Être mère, c’est un appel pour certaines, un sacerdoce pour d’autres et une anomalie de la nature, parfois. J’ai réussi à échapper à mon époque et au fardeau de la maternité en me réfugiant ici. Et j’ai prié, beaucoup prié, pour que tu sois entre de bonnes mains, aimantes et chrétiennes. »

      

Antoine n’entend plus les grandes orgues, ni les petits grelots. Les battements de son coeur tambourinent dans ses tympans, la dame au visage de porcelaine ressemble à la Sainte Vierge figée. Ses retrouvailles lui laissent un goût de plâtre, de cire, de cendres. Cet amour inconditionnel fantasmé n’était que du cinéma muet. Il cherchait une mère, il a trouvé une soeur.

      

Cette nuit, dans la lente agonie d’un accouchement, un organiste apprend que le père Noël n’existe pas, que la barbe est fausse, que les rennes font partie des espèces menacées, que les piles ne sont pas incluses, que la garantie est échue, que la banquise du pôle Nord fond à vue d’oeil. Point d’orgue.

      

Dehors, la nuit froide l’enveloppe dans sa chape cruelle et indifférente. Ni âne, ni boeuf, ni souffle chaud, Noël, Noël, fausse note le ciel. Il a oublié les toffees dans le sac enrubanné au fond de sa poche. Tant pis. Sur sa langue, le caramel engourdit. Sur ses joues, les flocons salés coulent en rigoles. Et dans un coin de son âme, un lampion s’est éteint ; une petite statue de sel remplacera le verbe aimer par Marie.

   

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Le Devoir, par Josée Blanchette, 24 décembre 2016.

  

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Si cette histoire est vraie, c'est immensément triste. 

      

Diane

La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent.
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